Prélèvement de plantes indigènes à des fins commerciales : Des positions inconciliables?

Samedi 19 février 2000, nous étions près de 150 personnes réunies dès 9h00 dans l’auditorium du Jardin botanique de Montréal. Au programme, un atelier d’orientation sur le prélèvement des plantes indigènes à des fins commerciales.

Organisé conjointement par FloraQuebeca, le Groupe Indigo, le ministère de l’environnement du Québec, le Jardin botanique de Montréal et Fleurbec, cet atelier visait à échanger nos connaissances et nos perceptions sur différents problèmes que soulèvent cette pratique et différentes pistes de solution. Le public était invité à la rencontre, à laquelle participèrent plusieurs membres de FloraQuebeca, que je tiens ici à remercier chaleureusement.

Je le reconnais volontier, certaines recommandations du livre que Gisèle Lamoureux et moi avons publié l’an dernier, «Cultiver des plantes sauvages sans leur nuire», ne font pas l’unanimité. Nous nous y attendions. Peu nombreux sont les botanistes qui ont émis une opinion à son sujet, ce qui me laisse perplexe. C’est tout le contraire du côté des producteurs de plantes indigènes, dont certains ont vivement critiqué certaines positions exprimées dans le livre.

Notre livre propose principalement un encadrement gouvernemental rigoureux du commerce de toutes les plantes indigènes, alors que plusieurs lui préférerais une forme d’auto-contrôle volontaire du type code d’éthique ou certification. Nous pensons que les données sur les prélèvements ou les risques de prélèvements en milieu naturel de plantes entières justifient de démarrer dès maintenant une réglementation préventive, au moins pour protéger les espèces jugées les plus vulnérables. Plusieurs pensent qu’une action gouvernementale serait, à ce stade, prématurée parce que les données sont insuffisantes et que certaines observations anecdotiques suggèrent que les prélèvements commerciaux sont peu importants.

Ces points de vue apparaissent inconciliables, mais le sont-ils vraiment? Chose certaine, une discussion s’imposait. Plus particulièrement, il nous fallait identifier des objectifs communs aux deux points de vue. Malheureusement, j’ai gardé l’impression que l’atelier n’y est parvenu que partiellement.

Populaires ou marginales, les plantes indigènes?

Au cours de l’atelier, Gisèle Lamoureux démarra la discussion en racontant comment elle en était venue à se préoccuper du prélèvement commercial des plantes indigènes à des fins horticoles ou autres. Comment, surtout, sous la pression d’horticulteurs inquiets de cette pratique, elle participa à la mise sur pied de la société FloraQuebeca.

Selon Mme Lamoureux, différentes sources d’information indiquent une forte popularité et une demande potentiellement importante pour des plantes indigènes en horticulture ornementale, en particulier pour des espèces à croissance lente peu ou non rentables à produire en pépinière. De même, les quelques données difficilement obtenues sur les espèces récoltées ou risquant de l’être et sur l’ampleur des prélèvements en milieu naturel s’avèrent inquiétantes.

À la suite de cette présentation, de même que tout au long de l’atelier, certains participants objectèrent que selon leur expérience, le prélèvement en milieu naturel de plantes indigènes pour l’horticulture ornementale demeure marginale au Québec. D’une part parce que les plantes indigènes sont elles-mêmes beaucoup moins populaires qu’on le pense, au moins en horticulture ornementale. D’autre part, parce que les plantes indigènes actuellement sur le marché proviendraient en grande partie de production en pépinières. J’aimerais bien qu’on m’explique alors pourquoi diable tant d’horticulteurs inquiets participèrent à la fondation de FloraQuebeca?

En se basant sur sa propre expérience, Isabelle Dupras, du Groupe Indigo et membre fondatrice de FloraQuebeca, décrivit comment plusieurs plantes indigènes du Québec se propagent rentablement en pépinière, à partir de semences ou de boutures, par semis, division ou culture de tissus. Les méthodes actuelles permettent par exemple, de produire des plantes de taille commerciale d’asaret du Canada et d’actée rouge en 11 mois, de sanguinaire du Canada, d’arisème petit-prêcheur et de thé des bois en 20 mois.

Pour d’autres espèces cependant, des plantes de taille commerciale s’obtiennent beaucoup plus lentement, tels le maïanthème à grappe et le lis du Canada dont le développement, depuis la graine jusqu’à une plante en fleurs requière respectivement 36 et 48 mois en pépinière.

Trois facteurs principaux limitent actuellement la production de plantes indigènes en pépinière, selon Madame Dupras: l’approvisionnement en graines fraîches, des utilisateurs (consommateurs) peu informés et l’absence de recherche. J’espère que ce dernier facteur sera entendu par ceux qui établissent les priorités de recherche en biologie végétale!Mais l’utilisation des plantes indigènes à des fins horticoles ne représente certes pas l’unique enjeu. Deux autres utilisations devaient également être examinées dans un tel atelier : les récoltes à des fins médicinales et celles à des fins culinaires.

Plantes consommées

Selon Marie Provost, de l’herboristerie «la Clef des Champs», la diversité des produits et leur faible volume caractérisent l’herboristerie traditionelle. D’après elle, la récolte en milieu naturel de plantes indigènes médicinales demeure marginale au Québec. Toutefois, poursuit-elle, on voit s’écouler sur le marché de grandes quantités d’organes souterrains d’espèces telles le cypripède acaule, une plante dont les populations s’avèrent extrêmement sensibles au prélèvement intégral. Mais ce matériel proviendrait pour le moment des États-Unis. Enfin, rappelle-t-elle, plusieurs plantes médicinales ont longtemps été surexploitées, tels l’hydraste du Canada et le ginseng à cinq folioles. Elles doivent désormais être cultivées, non seulement pour protéger les populations sauvages, mais aussi pour assurer l’approvisionnement.

Pour ce qui est des plantes indigènes comestibles, nous disposons de très peu de données, d’après M. Le Gal (Le Gourmet Sauvage), principalement parce que l’activité n’est soumise à aucun contrôle. Une quinzaine de cueilleurs commerciaux opèreraient au Québec, selon lui, recherchant principalement les bleuets et les têtes de violon (matteuccie fougère-à-l’autruche).

La restauration, principalement la régionale, constitue la porte d’entrée de nouvelles plantes comestibles, dit-il. Se fiant sur la croissance du marché des aliments spécialisés, M. Le Gal prévoit une croissance importante de la demande pour des plantes sauvages comestibles. Selon lui, afin d’assurer une pérennité à leur ressource, les cueilleurs devraient se doter et respecter un rigoureux code d’éthique.

Rappellons que plusieurs plantes comestibles ou médicinales font l’objet d’un prélèvement partiel plutôt qu’intégral : lorsque seules des parties aériennes intéressent les cueilleurs, les prélèvements endommagent moins les populations, en théorie, que la récolte de plantes entières ou de leurs parties souterraines.

Néanmoins, les récoltes partielles ne sont pas sans effets; en l’absence de suivi, déterminer des taux durables de récolte pose un défi considérable. Surtout si plusieurs cueilleurs s’approvisionnent dans les mêmes populations.

Par ailleurs, certains croient que la consommation de plantes comestibles ou médicinales entraînent potentiellement des prélèvements plus fréquents (et donc plus dommageables à long terme pour les populations) que pour des plantes qui seraient destinées à une utilisation ornementale. C’est qu’en principe, à l’inverse d’une plante consommée, une plante transplantée en jardin ou en pépinière n’a pas à être «remplacée» chaque année.

Plantes détruites
À quelques reprises, certains participants ont dit observer que des activités tel l’aggrandissement de carrières, l’étalement urbain et la circulation des véhicules hors-route (VHR) en milieu naturel ont détruit ou risquent de détruire beaucoup plus de plantes que les prélevements commerciaux. On pourrait certainement allonger la liste des causes potentielles de destruction; en tenir compte demeure évidemment important.

Cependant, comme l’a rappelé M. Léopold Gaudreau en conclusion de l’atelier, l’existence d’une cause importante d’érosion de la diversité biologique ne justifie pas de rester indifférent aux causes qui paraissent moins importantes. Mais, certains participants l’ont suggéré, le gouvernement se rendrait ridicule en contrôlant rigoureusement la récolte de certaines espèces tout en laissant, par exemple, les VHR de les détruire.

Cela semble aller de soi que la conversion ou la destruction des habitats des plantes indigènes, en particulier les forêts du sud du Québec, risque plus que toute autre activité humaine de contribuer à l’appauvrissement de la flore. Mais dispose-t-on de plus de données à ce sujet que pour les prélèvements?

Bien entendu, bon nombre d’entre nous avons assisté à des destructions lamentables de surfaces forestières au profit de développements domiciliaire ou commercial. Par contre, des données indiquent une augmentation nette, depuis quelques années, de la superficie des forêts dans le sud du Québec. Il s’agit évidemment de forêts jeunes qui n’abritent pas nécessairement toutes les espèces qui nous intéressent ici, mais qui forment néanmoins des habitats potentiels. De plus, d’autres données indiquent qu’une proportion importante de la croissance des zones résidentielles et des parcs industriels s’est faite au dépens de terres agricoles déjà déboisées.

Ensuite, parmi les espèces jugées rares au Québec, peu se sont réellement raréfiées; elles sont rares pour diverses raisons qui n’ont rien à voir avec leur utilisation ou celle de leur habitat. Deux espèces font exception : le ginseng à cinq folioles et l’ail des bois. Qu’ont-elles en commun? Je vous laisse deviner.

Partout dans le monde, les espèces végétales qui ont enregistré un déclin significatif sont principalement celles depuis longtemps utilisées par diverses sociétés humaines à des fins médicinale, culinaire, ornementale, artisanale, industrielle ou autres. Comment éviter le plus efficacement leur disparition? C’est LA question.

Patrick Nantel, président
Volume 5 numéro 1, Printemps 2000