La mauvaise herbe

J’ai un ami. Un drôle de zig. Un rêveur.

Il voudrait que chaque citoyen, chaque communauté, protègent les milieux naturels qui subsistent dans leur environnement. Il aimerait que les astronautes, du haut de leur navette, voient un Québec maculée de vert. Des rivières et des lacs, immaculés.
Il rêve de voir, derrière chaque école, une forêt où les enfants, plutôt que d’apprendre par coeur le nom de la capitale de pays qu’ils ne visiteront jamais, pourraient apprendre à distinguer une dryoptéride d’une osmonde, un hêtre d’un tilleul, une paruline d’un viréo.

Il rêve d’apercevoir, sur les rives du fleuve, des étudiants réunis avec leur professeur en comité de vigilance, analysant la couleur et l’odeur de l’eau, ou surveillant une population d’arisème dragon.

Quelle folie! Il rêve même de voir, chaque printemps dans les bois, des troupes silencieuses contempler l’ancolie rouge, les trilles blancs, le sabot-de-la-vierge rose, tout en respirant une brise fraîche dépoussiérée par les arbres.

N’a-t’on rien de plus sérieux à faire?
Vous croyez probablement que mon ami porte les cheveux longs, qu’il a fait un bac en écologie et que, comme la plupart de ses camarades de classe, il est au chômage depuis qu’il a terminé ses études. De la mauvaise herbe, quoi!

Que non! Mon ami pratique une profession des plus respectées dans notre société marchande : il est économiste. Il gagne sa vie à démontrer, chiffres à l’appui, qu’il est plus payant pour une société de protéger son environnement que de le détruire. Selon lui, il n’y a qu’une solution pour que cela se réalise : il faut que les gens le sachent! Et que ceux qui le savent, l’expliquent aux autres.

Mieux vaut le dire
Il y a différentes façons de transmettre ce message. Autant de façons qu’il y a d’intérêts différents. La meilleure façon, c’est probablement en parlant de ce qu’on connaît, de ce qu’on aime.
C’est ce qui nous a amené, mon ami, moi et quelques autres, au parc du Mont Royal, à nous installer au milieu d’un sentier, avec notre affiche et nos dépliants, un beau matin de mai. Il faisait bon, des promeneurs détendus, jouissant des premières chaleurs, s’arrêtaient, curieux. La conversation s’engageait. Il était question de trilles, de plantes printanières, de l’importance de les préserver et de protéger leur habitat. Ils repartaient sourire aux lèvres, avec un petit dépliant. D’autres sont venus, puis la journée est passée sans qu’on s’en rende compte.

C’est une erreur de ne rien faire en pensant qu’on ne peut faire que de petits gestes. Parce que même petits, nos gestes nous dépassent.

Patrick Nantel, président
Volume 2 numéro 3, Hiver 1997-1998