Un site rocheux remarquable au « Bonnet-Rouge » sur la Gatineau

Richesse précaire des sites de marbre sur la Gatineau

Depuis plus d’un an, Frédéric Coursol s’est donné comme mission d’explorer la vallée de la Gatineau et ses environs et d’y caractériser la flore, spécialement les éléments rares. Plusieurs secteurs rocheux à substrat de calcaire cristallin (marbre) existent le long de la rivière et la plupart n’ont jamais été explorés adéquatement pour leur flore. Quelques botanistes comme Marie-Victorin et son équipe (1), le père Louis-Marie (2) et son assistant Gaston Lamarre (3) avaient noté autour des années 1940 la présence de la graminée Sorghastrum nutans dans la région de Grand-Remous. Frédéric Coursol en a revu à plusieurs autres endroits sur les rives de la rivière. En juin dernier, lors d’une excursion de FloraQuebeca, il a partagé avec nous ses découvertes de nouvelles stations de Sorghastrum ainsi que de Solidago ptarmicoides. Lors de cette sortie en amont de Grand-Remous, Elaeagnus commutata, Rhynchospora capitellata et Rubus flagellaris, toutes des espèces menacées ou vulnérables au Québec (4), ont été observées. Frédéric a également découvert deux autres stations d’Elaeagnus dans le secteur.

La connaissance et la protection de la flore des rives de la Gatineau, particulièrement entre Grand-Remous et Bouchette, sont impératives, car une sérieuse menace pèse actuellement sur ce secteur. Quelques projets de barrages hydroélectriques viennent s’ajouter à ceux qui existent déjà. Plusieurs groupes de naturalistes et de sportifs sont très inquiets et dénoncent vivement ces projets. Les rapides sont visités régulièrement par de nombreux kayakistes du monde entier. Ces visiteurs n’en reviennent pas de la beauté et de l’impétuosité de la rivière dans ce secteur. Les promoteurs de ces activités sont, bien entendu, opposés aux nouveaux barrages. Parmi les amateurs passionnés de plein air figurent Alain Bonin et nos amis naturalistes Joël Bonin et Hélène Véronneau qui nous ont déjà communiqué leurs craintes de voir ce trésor naturel fortement endommagé.

En explorant le secteur, Frédéric Coursol a découvert cet été (2001) un site fort intéressant à la hauteur d’un lieu nommé « Bonnet-Rouge », à Sainte-Thérèse-de-la-Gatineau (46°16’56″N – 75°56’16″O), entre Bouchette et Maniwaki. Dans un message adressé au premier auteur, des photos à l’appui montraient clairement des ouvertures rocheuses riveraines de bonne étendue (en largeur) et relativement planes, sur marbre, avec des plaques de lichens et quelques arbustes. Se profilaient aussi des thuyas sur le site et quelques pins blancs. Frédéric y a trouvé également des colonies de Sorghastrum nutans, de Solidago ptarmicoides et de Rubus flagellaris, trois espèces rares qu’on retrouve dans les alvars de l’Outaouais (5). Des visites du site furent alors planifiées.

Exploration du « Bonnet-Rouge »
Dimanche le 25 août 2001, Frédéric et le premier auteur explorèrent le site localisé au nord de Bouchette. Pour s’y rendre, on doit traverser un vaste terrain privé où sont rassemblés plusieurs dizaines de kayakistes venus de partout pour admirer et franchir les rapides de la rivière. Cette journée-là, les adeptes ont campé sur le site champêtre qui sert de point d’arrivée de la descente des rapides. La propriétaire du site nous accueille et est bien heureuse qu’on recherche sur les abords de son terrain des « arguments » supplémentaires pour assurer la protection de la rivière. Le milieu rocheux en question est situé sur un îlot juste au bout de son terrain. Une passerelle le rend accessible pour l’arrivée des sportifs, ce qui facilite notre tâche également.

Plusieurs notes ont été prises sur le site, une liste de plantes a été dressée, et quelques spécimens récoltés (DAO). Une deuxième exploration réunit les quatre auteurs le 8 octobre dernier.

Un presqu’alvar ?
Même si trois des auteurs ont caractérisé récemment une vingtaine d’alvars au Québec (5), le site leur paraît un peu intriguant. Il s’agit ici d’un îlot rocheux comprenant plusieurs surfaces planes et ondulées sur un substrat de marbre très souvent dégarni, avec ici et là des dépressions, des inégalités, de petites touffes de lichens, quelques plaques de mousses, des touffes de plantes herbacées constituées assez fréquemment de Sorghastrum nutans, des arbustes isolés rampants comme Prunus pumila var. depressa, ou rabougris comme Thuja occidentalis, une lisière d’Alnus viridis subsp. crispa, quelques arbres de taille moyenne regroupés dans un secteur où la surface est moins plane. Certaines portions sont directement sises en prolongement de la rive de la rivière, d’autres sont plus élevées et forment un plateau épargné ou rarement atteint par les crues.

Techniquement, une portion de l’îlot n’est pas typique d’un alvar et est trop escarpée. Par contre, les trois quarts du site présentent des surfaces planes ou ondulées qui caractérisent un alvar. Au Québec, les deux alvars sur marbre déjà étudiés à Pontiac-Station et à Sand-Bay, dans l’Outaouais, présentent eux aussi des surfaces inégales mais souvent planes. Les plateaux de marbre ne forment pas de surfaces aussi horizontales que celles des substrats paléozoïques de calcaire et de dolomie (5). Au site du « Bonnet-Rouge », les portions planes et ondulées représentent un habitat qui s’apparente aux alvars. On ne peut pas vraiment parler d’alvar riverain proprement dit car la zone d’atteinte des crues ne couvre certainement pas 30 m du rivage. Il s’agit plutôt d’une combinaison d’alvar riverain et de plateau, mais la portion « plateau » domine. À une extrémité, soit près de la jonction d’une île adjacente et boisée, s’étend une petite zone d’accumulation sableuse sur laquelle la flore est bien différente. Pour le moment, ce secteur a été exclu de la caractérisation du site.

Deux aspects techniques empêchent cependant le site d’être considéré comme un alvar. Les mesures de l’îlot du « Bonnet-Rouge » donnent une superficie de 0,425 ha alors que, selon les normes, 0,5 ha sont les dimensions minimales acceptées (5). De plus, le marbre est parcouru d’intrusions acides qui limitent les secteurs calcaires. Les portions acides forment des conglomérats dispersés sur le site ou encore des bancs séparés, localisés dans certains secteurs. Denis Paquette estime que l’îlot est constitué de calcaire cristallin dans une proportion d’environ 75 %, ce qui restreint encore la superficie qui abrite les espèces calcicoles. Malgré cet inconvénient, le site est remarquable et se compare avantageusement aux 21 alvars étudiés ailleurs au Québec. Nous avons décidé de le caractériser de la même façon que les alvars du Québec (5).

Le site du « Bonnet-Rouge » a les caractéristiques suivantes sur le plan de la végétation et de la flore. La proportion de roc d’affleurement est de 80 %. Il y aurait 10 % d’arbres, 25 % d’arbustes et 15 % de plantes herbacées, tandis que la strate muscinale et lichénique ferait 20 %. Le substrat meuble est inférieur à deux cm d’épaisseur. Dans les types de classification des alvars mis au point par Catling et Brownell (6), on aurait affaire ici à une « prairie rocheuse »: « prairie » parce qu’il y a 10 % ou moins d’arbres, et « rocheuse » parce que la surface de rochers exposés se situe au-delà de 50 % et que le substrat a deux cm et moins d’épaisseur. On avait jusqu’à ce jour répertorié deux alvars rocheux ailleurs au Québec, soit les « prairies rocheuses » de l’île de Pierre (MRC de Laval) et de l’île des Cascades (MRC de Vaudreuil-Soulanges) (5).

Pour compléter la classification de ce site rocheux, il suffit ensuite de caractériser le type de végétation et les espèces dominantes ou sous-dominantes qui s’y trouvent. Au niveau arborescent et arbustif, Thuja occidentalis couvre entre 5 % et 25 % de ces strates. Selon la classification des alvars que nous avons adoptée (5), cette essence est considérée comme sous-dominante. Au niveau des espèces herbacées, Sorghastrum nutans a également une couverture supérieure à 5 %. Cette espèce sous-dominante menacée ou vulnérable forme alors un regroupement rare, selon notre jargon. Ainsi, si on suit le type de classification mis au point pour les alvars, le site du « Bonnet-Rouge » serait classifié ainsi: « Prairie rocheuse coniférienne à graminées des plaines de l’Ouest [Thuja occidentalis – – Sorghastrum nutans] ». Dans le système de classification des alvars de l’Ontario (7), on peut subdiviser les catégories en mentionnant les types d’arbres, d’arbustes ou de plantes herbacées qui dominent ou sous-dominent. Ici la sous-dominance de Thuja occidentalis et de Sorghastrum nutans est exprimée. Dans une catégorie d’alvar de prairie situé à Knox-Landing-Sud, Sorghastrum partage la sous-dominance avec Sporobolus heterolepis, Danthonia spicata et Solidago ptarmicoides. On le retrouve aussi dans une catégorie d’alvars riverains.

Ce site de la Gatineau se rapproche fortement des alvars aussi par sa flore. Toutes les espèces inventoriées, sauf peut-être deux, ont été retracées dans les 21 alvars du Québec, et plusieurs sont caractéristiques et même indicatrices. Malheureusement la recension n’a pas été faite dans les meilleures conditions. L’été sec qu’on a connu a rendu difficile la reconnaissance de certains éléments, et il faudra compléter la saison prochaine pour pallier cet inconvénient. Par exemple, les espèces de Carex ne sont plus identifiables, ni les Amelanchier.

Parmi les espèces indicatrices figurent, bien entendu, Thuja occidentalis, mais aussi Anemone virginiana, Antennaria howellii, Danthonia spicata, Euthamia graminifolia, Fragaria virginiana, Fraxinus pennsylvanica, Muhlenbergia mexicana, Packera paupercula, Poa pratensis, Prunella vulgaris, Prunus virginiana, Shepherdia canadensis, Solidago juncea, S. nemoralis, etc. Ces espèces, ainsi que d’autres non mentionnées, ont été retracées dans près des trois quarts des alvars du Québec (5). On a noté aussi la présence d’une algue fréquente dans les alvars, Nostoc commune.

Les arbres: au moins un vénérable parmi les thuyas

Parmi les arbres inventoriés sur le site figurent huit espèces: Acer saccharum, Betula papyrifera, Fraxinus pennsylvanica, Picea glauca, Pinus strobus, Populus tremuloides, Thuja occidentalis et Ulmus americana. Le thuya domine, et la plupart des individus sont dressés, de taille moyenne ou petite. Quelques gros troncs jonchent le site et semblent avoir été apportés par les crues. Parmi la population des thuyas, au moins un est passablement âgé. Il est composé d’une touffe de deux ou trois tiges dont l’une forme une grande circonférence; son écorce est vieillie et sa cime dégarnie. Si on le compare aux vieux thuyas examinés et datés sur l’alvar de Pointe-Sèche en Outaouais, celui-ci pourrait avoir plus de 200 ans. Les autres espèces d’arbres sont également caractéristiques des alvars.

Les arbustes: des saules, des aulnes et beaucoup de Prunus pumila var. depressa
La strate arbustive est assez diversifiée. Parmi les 26 espèces recensées, il y a de « vrais » arbustes et les autres sont de jeunes sujets d’espèces arborescentes. Les principales espèces sont: Alnus incana var. rugosa, A. viridis subsp. crispa, Betula papyrifera, Clematis virginiana, Cornus sericea, Lonicera dioica, Prunus pensylvanica, P. pumila var. depressa, P. virginiana, Rosa blanda, Rubus strigosus subsp. melanolasius, Salix bebbiana, S. discolor, S. cf. eriocephala, S. lucida, S. petiolaris, Shepherdia canadensis, Thuja occidentalis, Toxicodendron rydbergii, Vaccinium angustifolium et V. myrtilloides.

Les jeunes Thuya occidentalis dominent cette strate. Ils présentent d’abord un port rabougri et étalé comme dans les krummholz de milieux alpins ou arctiques, mais la dominance apicale et l’absence de conditions arctiques-alpines permettent la formation normale d’un tronc central dressé. Cette morphologie s’observe rarement chez les thuyas. Les tapis de Prunus pumila var. depressa sont assez abondants ainsi que les buissons d’Alnus viridis subsp. crispa en bordure du haut rivage. Pour ce qui est des deux espèces de bleuets, elles sont concentrées dans les secteurs acides du site. Finalement, il est à noter que Lonicera dioica a déjà été considéré comme rare au Québec par l’équipe de Bouchard (8).

Les plantes herbacées: Sorghastrum sous-domine
Malgré l’importance du roc dénudé sur le site et la faible épaisseur du substrat, la flore des plantes herbacées comprend une soixantaine d’espèces dont Agrostis scabra, A. stolonifera, Anemone virginiana s.l., Antennaria howellii, Doellingeria umbellata, Eleocharis acicularis, Elymus trachycaulus s.l., Epilobium ciliatum s.l., Erigeron annuus, Eupatorium maculatum, Euthamia graminifolia, Fragaria virginiana, Galium cf. labradoricum, Hieracium cf. kalmii, Juncus cf. tenuis, Lycopus americanus, L. uniflorus, Maianthemum stellatum, Muhlenbergia glomerata, M. mexicana var. mexicana, Oenothera cf. biennis, Packera paupercula, Panicum lanuginosum s.l., Poa palustris, Potentilla norvegica, Prunella vulgaris, Schizachyrium scoparium, Scirpus cyperinus, Solidago canadensis, S. hispida, S. juncea, S. nemoralis, S. ptarmicoides, S. rugosa, Sorghastrum nutans, Symphyotrichum cordifolium, S. lateriflorum, S. robynsianum et Trisetum spicatum.

Cette liste comprend au moins deux espèces susceptibles d’être désignées menacées ou vulnérables au Québec, Sorghastrum nutans et Solidago ptarmicoides (4). On a retrouvé également le Rubus flagellaris, mais sur des rochers riverains non horizontaux, en face de l’île. Sorghastrum est suffisamment abondant pour former un regroupement.

Schizachyrium scoparium constitue une belle trouvaille. Sa présence le long de la Gatineau n’avait pas été documentée plus en amont que les chutes Paugan, à Low, selon les données de Bill Dore et de l’Herbier DAO. Il est présent également à Bouchette, sur une pointe de marbre en bordure de la rivière, et Frédéric l’a observé sur d’autres rapides situés à environ cinq km en amont du « Bonnet-Rouge ». Il s’agit d’une extension d’aire intéressante pour cette graminée des plaines de l’Ouest.

Nous avons vainement recherché des Panicum annuels rares (flexile et philadelphicum). Par contre, dans une petite zone d’accumulation sablonneuse située à une extrémité du site, on a trouvé Panicum tuckermanii, une espèce apparentée aux deux rares. Cette espèce semble atteindre sa limite nord sur la Gatineau autour de Grand-Remous, selon les observations de Marie-Victorin et de son équipe (1). On a signalé une localité en Abitibi, mais cette espèce de rivages sablonneux est encore peu observée le long de la Gatineau. En compagnie de Panicum tuckermanii, on a observé Eleocharis cf. elliptica, Equisetum variegatum, Hypericum spp. et Triadenum fraseri.

Il y a très peu d’espèces introduites (Gnaphalium uliginosum, Hieracium piloselloides, Poa pratensis, Silene vulgaris, Taraxacum officinale et Vicia cracca), et elles ont une très faible couverture. Quant aux espèces indigènes, elles ont toutes été observées dans les alvars du Québec, sauf Eleocharis acicularis et Symphyotrichum robynsianum.

Symphyotrichum robynsianum, une espèce rare sur la Gatineau
Cet aster est caractérisé par des capitules violacés et des feuilles très étroites et fort allongées. Sa répartition est particulière et plutôt restreinte. Il se retrouve à partir du centre du Wisconsin, passe par le nord des Grands-Lacs, la portion argileuse de la baie James, en Ontario et au Québec, pour atteindre le lac Mistassini d’où il a été décrit. Sa limite sud au Québec se situerait le long de la Gatineau, pas très loin du site où on l’a trouvé, soit au Grand lac Long, appelé aussi lac Roddick (46°13’48 » N – 75°52’23″O, Coursol, Labrecque et Pouliot). Frédéric en a retracé dans une demi-douzaine de sites ailleurs sur la rivière.

C’est vraiment une espèce endémique qui mériterait un statut de rareté. Elle est calcicole, ce qui expliquerait peut-être son statut disjoint chez nous. Comme les populations de cette espèce sur la Gatineau et aux alentours sont peu abondantes et disjointes des autres, situées au lac Mistassini et sur les rives de la baie James, où elles sont plus fréquentes, il conviendrait de proposer les populations de la région de l’Outaouais (07) comme menacées ou vulnérables au Québec et de les ajouter à la liste. La loi du Québec permet de reconnaître la rareté de certaines espèces dans des régions du Québec où leurs populations sont disjointes (4). Dans ce cas-ci, la disjonction serait d’environ 400-500 km, selon J. Labrecque (comm. pers.)

Jusqu’à tout récemment, on ne comprenait pas bien la nature et le statut de Symphyotrichum robynsianum. On méprenait cette espèce avec S. novi-belgii, ou un S. longifolium mal interprété, mais Luc Brouillet et Jacques Labrecque l’ont finalement bien caractérisée (9). On en saura plus sous peu, car des études sont en cours pour comprendre ce groupe difficile. C’est peut-être ce que Marie-Victorin (1) et Lamarre (3) signalaient déjà à Grand-Remous sous le nom d’Aster junceus. Les récoltes de Louis-Marie faites à cet endroit et identifiées sous Aster junceus ont été révisées à S. robynsianum (J. Labrecque, comm. pers.).

C’est l’une des seules entités botaniques décrites par Jacques Rousseau qu’on reconnaît encore aujourd’hui, et on vient juste de s’en rendre compte pour celle-là. Quant on lit les écrits récents sur ce grand explorateur québécois, faits par des non-botanistes, on constate qu’on continue toujours à vanter Rousseau pour la centaine (et plus) de taxons qu’il a décrits ou transférés. Ce n’est pas pour cette raison que Rousseau a été un grand personnage. Il faudrait que des botanistes rectifient les faits sur cette question.

Pourquoi pas un écosystème forestier exceptionnel?
Plus de la moitié des alvars du Québec font partie de propositions d’écosystèmes forestiers exceptionnels (EFE) élaborées selon les critères du ministère des Richesses naturelles du Québec (10). Est-ce que le site du « Bonnet-Rouge » pourrait se qualifier? Il y trois catégories d’EFE: les forêts anciennes, les écosystèmes rares et les forêts refuges. Les deux dernières catégories offrent des possibilités pour ce site. Chez les écosystèmes rares, il suffit de la présence d’une essence rare en quantité suffisante pour former un regroupement, ou d’un groupe végétal rarement rencontré. Dans ce cas-ci, la présence d’individus rabougris de thuyas sur une assise de marbre sec pourrait identifier le site comme un « groupement végétal rare ». Le site pourrait se qualifier également dans la catégorie des forêts refuges, qui doivent comprendre un nombre important d’espèces menacées ou vulnérables, ou la présence significative d’une ou de quelques espèces rares qui formeraient des regroupements. La présence en sous-dominance de Sorghastrum nutans permet à ce site de se qualifier dans cette catégorie. Dans le cas des alvars étudiés en Outaouais, le site de Knox-Landing-Sud, avec également une sous-dominance de Sorghastrum, a déjà été proposé comme un EFE (11).

Ainsi, la proposition suivante d’EFE pourrait être faite pour le site du « Bonnet-Rouge »: ce serait une « cédrière sèche à graminées sur marbre ». Elle se qualifierait dans les catégories « écosystème rare » et « forêt refuge », pour les raisons énumérées plus haut.

Un site à préserver
Finalement, c’est à plusieurs titres que le site du « Bonnet-Rouge » mérite d’être préservé dans son intégralité: sa ressemblance avec les alvars et sa position géographique à la limite nord-est de la répartition de cet habitat en Amérique du Nord; les particularités de la végétation et de la flore; la présence sur le site et aux alentours de trois espèces menacées ou vulnérables au Québec et d’une autre potentielle, comme Symphyotrichum robynsianum; la présence de thuyas rabougris sur marbre sec, qui pourrait qualifier le site d’écosystème forestier exceptionnel. Ce type de milieu est unique et devrait faire l’objet d’études approfondies en écologie et dans les autres domaines de la systématique animale et végétale (mousses, lichens, algues, etc.). Toute modification des rives de la rivière, comme la présence de barrages additionnels pour l’hydroélectricité, risque de compromettre sérieusement sa survie. Il en va de même pour plusieurs autres sites riverains localisés dans ce secteur.

Nous remercions Isabelle Gagnon et Bernard Céré pour nous avoir accordé l’autorisation d’accéder à leur propriété, Jacques Labrecque pour des informations sur Symphyotrichum robynsianum et Yolande Dalpé pour sa révision du texte.

Références

1. Marie-Victorin, Fr. & Fr. Rolland-Germain. 1942. Premières observations botaniques sur la nouvelle route de l’Abitibi (Mont-Laurier – Senneterre). – Contributions de l’Institut botanique de l’Université de Montréal 42: 1-49.

2. Louis-Marie, P. 1944. Du grand Baskatong au lac Victoria. – La Revue d’Oka 18: 165-174.

3. Lamarre, G. 1952. Étude floristique du Québec occidental. II.- La Revue d’Oka 26: 85-89.

4. Québec, 2001. Liste des espèces floristiques menacées ou vulnérables susceptibles d’être ainsi désignées. – Gazette officielle du Québec, 25 juillet 2001, 133e année, no 30, partie 2: 5435-5438.

5. Cayouette, J., A. Sabourin & D. Paquette. 2001. Les alvars du Québec: caractérisation et floristique, avec emphase sur les espèces menacées et vulnérables. – Deux volumes en préparation pour le gouvernement du Québec, ministère de l’Environnement, Direction du patrimoine écologique et du développement durable, Québec.

6. Catling, P. M. & V. R. Brownell. 1999. Alvars of the Great Lakes Region. Chap.

7. Brownell, V. R. & J. L. Riley. 2000. The alvars of Ontario. Significant alvar natural areas in the Ontario Great Lakes Region. – Federation of Ontario Naturalists. 269 p.

8. Pages 375-391 in R. C. Anderson, J. S. Fralish & J. M. Baskin, éditeurs. The Savannah, Barren, and Rock Outcrop Plant Communities of North America. – Cambridge University Press. New York. 470 p.

8. Bouchard, A., D. Barabé, M. Dumais & S. Hay. 1983. Les plantes vasculaires rares du Québec. – Syllogeus no 18. Musées nationaux du Canada, Ottawa. 79 p.

9. Brouillet, L. & J. Labrecque. 1997. New combinations in Symphyotrichum (syn. Aster, Asteraceae: Astereae) species from northeastern North America. – Phytologia 82: 137-141.

10. Bergeron, J.-F., N. Villeneuve, N. Lavoie & A. R. Bouchard. 1999. Les écosystèmes forestiers exceptionnels du Québec méridional. – Naturaliste canadien 123 (3): 45-53.

11. Lavoie, N., 1996. Résultats d’enquête sur les écosystèmes forestiers exceptionnels au Québec. – Ministère des Ressources naturelles du Québec. 84 p.

Jacques Cayouette, Frédéric Coursol, André Sabourin et Denis Paquette