Aventures de botanistes d’hier en terre québécoise: Victor Jacquemont (1801-1832), un Schubert de la botanique ?

Victor Jacquemont (1801-1832), un Schubert de la botanique ?

Qui est ce Jacquemont?
C’est en fouillant dans les collections américaines de l’Herbier du Muséum des Sciences naturelles de Paris (P) que j’ai découvert l’existence de Victor Jacquemont. Une récolte de pin blanc qu’il a faite à Montréal, au mont Royal, en septembre 1827 m’a beaucoup intrigué et j’ai voulu en savoir davantage. En bouquinant à la librairie du muséum, je découvre un livre de 461 pages à son sujet (1) (figure 1). Très rapidement, l’envergure du personnage se manifeste, ainsi que l’étendue de ses compétences et de ses accomplissements.
Il se révèle un naturaliste très doué, versé en médecine, en géologie, en botanique et … en lettres (2). Il a des contacts avec les plus grands savants de son temps et avec les plus brillants écrivains. Il est l’ami et le correspondant de Stendhal et de Prosper Mérimée. Il explore et herborise tour à tour en France, au Brésil, en Afrique du Sud, en Haïti, au Canada, aux États-Unis et enfin aux Indes où il projette d’écrire une monographie sur la géologie et l’histoire naturelle de l’Himalaya. Malheureusement il meurt prématurément à l’âge de 31 ans. Contemporain du célèbre musicien Franz Schubert (1797-1828) qui a lui aussi tant accompli en si peu d’années et décède au même âge, l’épithète de « Schubert de la botanique » lui va à ravir.

Il est difficile de résumer en quelques lignes les étapes de sa vie et de sa carrière. Ce qui suit portera davantage sur ses réalisations botaniques, les raisons qui l’ont amené en Amérique, les naturalistes qu’il a côtoyés sur ce continent et le court séjour qu’il a fait aux Grands Lacs et au Québec.

Un aristocrate lettré et savant
De famille aisée, aux amis haut placés, tout jeune il s’intéresse déjà à la botanique au domaine du général Lafayette (2). Au début, ce n’est qu’un passe-temps, mais il se monte graduellement un herbier. À Paris, il étudie la médecine, s’intéresse à la géologie, la minéralogie, la cristallographie et prend des cours de botanique auprès du célèbre René-Louiche Desfontaines (1750-1833). Il prend goût à l’exploration et parcourt les Alpes françaises, suisses et italiennes. Il a pour contacts et amis des botanistes réputés comme les Adrien de Jussieu, Brogniart, Jaubert, Kunth, Richard et Thouin.

Il participe pleinement aux activités artistiques et mondaines de son temps. Sa correspondance abondante, brillante et variée sera publiée après sa mort. Il est apprécié de plusieurs écrivains, dont Stendhal, qui dira de lui: “Victor me semble un homme de la plus grande distinction” (3).

Un revers amoureux influencera sa vie et sa carrière. Il s’est passionné d’une diva italienne, la Schiasetti, adulée par de nombreux prétendants. Le timide Jacquemont finit par se faire damer le pion. Sa famille, le voyant dépérir d’amour, l’envoie en Amérique du Nord pour se changer les idées (4). Cette expérience sera cruciale car elle servira d’amorce à sa carrière d’explorateur-naturaliste.

En Amérique, avec Cooper et Stevenson
Jacquemont a connu William Cooper (1798-1864) en 1822 alors que ce dernier, jeune médecin américain, étudiait au Muséum de Paris (5). Il a contribué à la seule publication botanique de Cooper portant sur la redécouverte de Schizaea pusilla au New Jersey (6). Il a vérifié pour lui dans l’Herbier de Paris des spécimens provenant de Terre-Neuve (La Pylaie) et d’ailleurs. Jacquemont a également collaboré aux projets de flore d’Amérique du botaniste John Torrey, en examinant pour ce dernier les Carex de l’Herbier Michaux (7).

Ce Cooper avait participé avec son collaborateur et ami Torrey à la fondation du “Lyceum of Natural History” de New York en 1817 (8). Cooper publie dans les annales du Lyceum et contribue comme récolteur aux publications de Torrey sur la flore des environs de New York et des États voisins. Pour sa part, le botaniste Asa Gray, collaborateur de Torrey, a honoré Cooper en lui dédiant Astragalus cooperi (= Astragalus neglectus) que le jeune médecin avait découvert aux chutes Niagara (8). On recherche toujours cette espèce au Québec, car elle est présente dans les alvars limitrophes de la région d’Ottawa.

Cooper était davantage versé en ornithologie. C’est lui qui a décrit comme nouveau le gros-bec errant à partir d’un spécimen de Sault-Sainte-Marie (9). Un ornithologue célèbre du temps, le prince Charles-Lucien Bonaparte, neveu de Napoléon, a nommé l’épervier de Cooper en son honneur, ce dernier lui ayant fourni le spécimen-type (8).

Jacquemont avait également connu à Paris un autre médecin de la région de New York, John B. Stevenson (1796-1863), qui s’intéressait vivement à la géologie.

Fort de ces connaissances et de l’appui de Lafayette, Jacquemont s’amène aux États-Unis en 1826 et compte bien sur ses amis Cooper et Stevenson pour explorer le New Jersey, la région de New York et les environs du fleuve Hudson (5). Avant son arrivée en Amérique, Jacquemont avait reçu en échange des récoltes de Cooper. Dans son herbier, acquis par Jules Hennecart et finalement intégré à celui de Paris en 1889, j’ai retracé une récolte de Goodyera pubescens faite par Cooper à New York en 1826, avant que les deux amis herborisent ensemble. Torrey cite fréquemment leurs récoltes dans son “Flora of the State of New York” publié en 1843.

Au début de 1827, Jacquemont reçoit une offre de diriger une mission scientifique aux Indes pour le compte du Muséum d’Histoire naturelle de Paris et il accepte. Diverses circonstances l’empêchent de partir plus tôt pour l’Europe et l’Asie, et il prolonge son séjour aux États-Unis. Il va même chez un de ses frères en Haïti pour quelque temps et il herborise. À son retour, il explore avec Stevenson le New Jersey et observe des phénomènes géologiques intéressants. Comme tout bon touriste étranger, il décide de faire un voyage aux chutes Niagara et de revenir par Montréal et le lac Champlain.

Des récoltes inédites
Ses biographes ont eu de la difficulté à reconstituer entièrement ce voyage, car Jacquemont n’a pas tenu de journal (2, 5). On s’est basé sur les lettres qu’il a expédiées à sa famille et à ses amis pendant son voyage, et aussi sur les impressions d’Amérique qu’il a évoquées plus tard aux Indes dans sa correspondance. Les dates et les localités relevées sur trois de ses récoltes d’ici retracées à l’Herbier P aident toutefois à préciser son itinéraire.

Le départ s’effectue le 13 août 1827, probablement en compagnie de Stevenson. Il remonte le fleuve Hudson jusqu’à Troy, d’où l’on peut prendre, pour se diriger vers les Grands Lacs, soit le tout récent canal Érié, soit divers véhicules terrestres. Il fera un détour pour visiter les chutes Trenton avant d’aller à Niagara. Dans sa correspondance, il parle du cap Vincent, situé près de la jonction orientale du lac Ontario et du fleuve Saint-Laurent (5). Des notables français y avaient établi un domaine et Jacquemont s’y est arrêté. C’est peut-être dans cette région qu’il a récolté Myrica gale “ad ripas fluminis St-Laurent in Canada” le 1er septembre 1827 (P).

Deux jours plus tard, il herborise à Montréal. Il récolte le pin blanc sur le mont Royal et son étiquette en latin (figure 2) indique plusieurs informations comme la répartition de ce conifère, la composition des populations et la hauteur maximale des individus. Certains détails proviennent de ses observations personnelles.

Le lendemain 4 septembre, il est au lac Champlain pour amorcer son retour à Albany en passant par le lac George. Il herborise et cueille une violette en fleur qu’il n’identifie pas. Il s’agit de Viola canadensis “in sylvis Canadae prope Lacum Champlain” (P). L’étiquette de dix lignes manuscrites comprend une description détaillée de sa récolte (figure 3). L’auteur s’attarde notamment aux teintes variées des fleurs (“corolla alba, ensiccatione dilute violacea”) et à la garniture de lignes pourpres. On sait que cette espèce prolonge sa floraison jusqu’en fin d’été.

Je n’ai malheureusement pas retracé d’autres récoltes de Jacquemont provenant de son bref passage au Québec. Malgré la rapidité de son voyage et le fait qu’il n’ait pas tenu de journal, il faut noter tout de même le soin qu’il a pris à rédiger des étiquettes précises et détaillées. Cela indique de quelle façon il a développé l’acuité de son sens de l’observation et comment il pourra s’en servir par la suite lors de ses explorations aux Indes.

Ses dernières années
Fort de ces expériences nord-américaines, Jacquemont quitte pour l’Europe à la mi-septembre 1827 et entreprend son expédition scientifique majeure aux Indes (10). Il fait escale à Rio de Janeiro où il herborise, et au Cap qu’il explore en compagnie de Dumont d’Urville (7). Arrivé aux Indes, il se familiarise avec les herbiers et les publications de ces contrées et débute son exploration en 1829.

Il parcourt principalement le Tibet, le Cachemire et le Pendjab. Il explore à partir de la jungle jusqu’aux milieux alpins de l’Himalaya. Ses notes regorgent d’informations géographiques, écologiques et ethnobotaniques. Ses étiquettes de récolte sont à l’image de celles qu’il a faites au Québec. Il découvre plusieurs espèces qui deviendront des plantes ornementales notoires, comme entre autres une pivoine blanche qu’il décrira comme nouvelle (Paeonia alba ined.).

Il a malheureusement des problèmes de santé et se soigne mal. La dysenterie l’emportera finalement en 1832. En trois ans, il aura tout de même récolté autour de 4700 plantes et amassé quantité d’autres spécimens incluant des mammifères, des poissons, des crustacés et des insectes. Ses manuscrits et ses collections seront mis à la disposition de divers spécialistes, et on en publiera un ouvrage posthume en six volumes (Voyage dans l’Inde, 7). Les botanistes Cambessèdes et Decaisne se chargeront du volume sur les plantes. Mais comme il y a eu un délai important entre les découvertes botaniques de Jacquemont et la publication du volume posthume (1844), plusieurs de ses nouvelles espèces proposées furent entre-temps décrites par d’autres, et Jacquemont n’en aura jamais le crédit. C’est le cas, par exemple, de sa fameuse pivoine blanche qui se nomme officiellement Paeonia emodi Wall. ex Royle. Il n’est resté qu’une quinzaine de nouvelles espèces qu’on a pu attribuer à Jacquemont. Plus de 25 entités botaniques lui ont été dédiées, dont le genre Jacquemontia (Convolvulaceae) et un sporobole endémique de la Floride, Sporobolus jacquemontii Kunth.

Tout le monde a déploré son départ subit et on l’a loué de partout pour la qualité et l’envergure de son travail. On ne saura jamais tout ce qu’il aurait pu accomplir.

Je voudrais remercier sincèrement le personnel de l’Herbier du Muséum d’Histoire naturelle de Paris (P) pour sa généreuse assistance, ainsi que ma collègue Yolande Dalpé pour la révision de ce texte et pour sa contribution aux illustrations.

Références
1. Brown, A. W., G. Chinard, G. Duprat, P. Huard, P. Josserand, Y. Laissus, R. Leriche, J. F. Leroy, A. Lombard, F. Michel, J. Théodoridès et H. de Villenoisy. 1959. Jacquemont. – Paris, Muséum national d’Histoire naturelle. 461 p.

2. Duprat, G. 1959. Vie de Jacquemont. Pages 15-28. In Brown et al. (Voir 1).

3. Michel, F. 1959. Jacquemont et Stendhal. Pages 29-76. In Brown et al. (Voir 1).

4. de Villenoisy, H. 1959. Adélaïde Schiasetti ou la chanson du mal-aimé. Pages 125-137. In Brown et al. (Voir 1).

5. Chinard, G. 1959. Les expériences américaines de Victor Jacquemont. Pages 139-198. In Brown et al. (Voir 1).

6. Cooper, W. 1828. Notes on the habitat of the Schizaea pusilla of Pursh. – Annals of the Lyceum of Natural History of New York 2: 266-7.

7. Leroy, J. F. 1959. Jacquemont botaniste. Pages 311-364. In Brown et al. (Voir 1).

8. Anonyme. 1887. Biographical sketch of the late William Cooper of Hudson County, New Jersey. New York, 22 p. [Écrit par ses enfants].

9. Cooper, W. 1824 [1825]. Description of a new species of Grosbeak, inhabiting the Northwestern Territory of the United States. – Annals of the Lyceum of Natural History of New York 1: 219-222.

10. Brown, A. W. 1959. Jacquemont et l’Inde anglaise. Pages 365-428. In Brown et al. (Voir 1).

Jacques Cayouette., 2002, botaniste-chercheur chez Agriculture et Agroalimentaire Canada.