Aventures de botanistes d’hier en terre québécoise: Colonel Munro, agrostologue: l’épée ou l’épillet!

Colonel Munro, agrostologue: l’épée ou l’épillet!

Quand j’ai découvert les graminées rares qu’Andrew Fernando Holmes (1797-1860) avait récoltées à Montréal vers 1820, comme Panicum flexile et Sporobolus heterolepis par exemple, j’ai voulu en savoir plus long et consulté la liste (1) des plantes de l’Herbier Holmes à l’Université McGill (MTMG). Surprise: cette liste ne contient ni graminées ni cypéracées et l’auteur ajoute que ces familles seront l’objet d’un autre article. Je cherche alors dans les numéros subséquents du Canadian Naturalist and Geologist, mais ce n’est jamais paru. Marcel Raymond (2), dans son article de 1954 sur Holmes apporte la précision suivante:

« … les glumiflores [de l’Herbier Holmes] ont été confiées au Colonel William Munro (1818-1880), le vétéran des Indes, spécialiste des graminées tropicales, mais il ne publia jamais la liste annoncée».

Depuis ce temps-là, ce William Munro était sur ma liste de personnages à documenter. Je ne savais rien des allées et venues de ce militaire agrostologue jusqu’à ce que je découvre sa correspondance avec Asa Gray (1810-1888) dans les Archives de l’Herbier Gray à Cambridge, et que je me mette à fouiller dans la littérature.

Un glorieux militaire et un fameux botaniste

Munro est né en Angleterre en 1818 et a passé presque toute sa vie dans l’armée anglaise (3). Il a fait campagne surtout aux Indes où il est sérieusement blessé. Sa carrière militaire ne s’arrête pas là et il continue de monter en grades. Il est promu major en 1852, colonel en 1854, major-général en 1868, et finalement, j’en passe des bouts, général en 1878. Il a reçu plusieurs distinctions dans son pays d’origine (Chevalier de la Légion d’Honneur, Companion of the Bath) et il a même été anobli (Sir William). Selon les Anglais, il était du genre «sans peur et sans reproche», mais en même temps un parfait «gentleman».

Pendant toute sa vie il s’est passionné pour les plantes et l’horticulture, et il s’est spécialisé dans les graminées. On en a connu des botanistes comme lui qui menaient deux carrières de front: notre Marcel Raymond, par exemple, combinait la littérature, le théâtre et la botanique, mais les autres étaient surtout des médecins, des pharmaciens ou des religieux, parfois même des mathématiciens, des banquiers ou des militaires, mais rarement des généraux.

Comment notre militaire pouvait-il concilier la direction d’un régiment, avec l’écriture d’une monographie mondiale des Bambusacées (4); le soutien du siège de Sébastopol, avec les soins de l’envoi de plantes vivantes à Londres; la formation des recrues, avec l’identification des graminées de Hong Kong; la guerre en Crimée, avec l’écriture d’un livre sur les arbres du Bengale? Ce sont les mystères de la nature humaine et j’adore ce type de personnage.

Il a relativement peu publié mais il a collaboré à de multiples travaux. À cette époque, il était une autorité mondiale sur les graminées. John Torrey (1796-1873), de New York, lui a dédié un genre nouveau de graminées: Munroa. On le consultait de partout, et même en horticulture. Il avait une chronique dans le célèbre Gardener’s Magazine. Il pouvait commenter aisément la dernière publication sur les primevères de l’Himalaya. Dans ses pérégrinations militaires, il a été en poste aux Indes, en Crimée, à Gibraltar, aux Barbades, en Jamaïque, aux Bermudes et … à Québec, à la tête du 39e Régiment d’Infanterie. Voilà la raison d’être de sa présence dans cette chronique.

Que faisait-il donc à Québec?

C’est bien difficile de répondre à cette question. Je n’ai pas toute l’information historique nécessaire, mais je peux tenter une explication. Au début des années 1860, les Britanniques étaient très inquiets de la situation politique aux États-Unis qui étaient au bord de leur Guerre civile. On craignait qu’après le conflit, certaines factions américaines envahissent le Canada. On cherchait à fortifier les villes stratégiques et on augmentait le personnel militaire. C’est à cette époque, par exemple, qu’on a construit un fort sur les collines de la pointe Lévy (5). On voulait surveiller le fleuve à la hauteur de l’Île d’Orléans et surtout la plaine au sud de Lévis-Lauzon. On prétendait que les troupes américaines pouvaient emprunter la voie ferrée du Grand-Tronc qui reliait Portland et Lévis, et les canons du fort pointaient vers le sud pour cette raison. On fortifia la région de Québec pour qu’elle puisse tenir le coup avant l’arrivée des renforts d’Angleterre, mais surtout avant que tout le Canada soit envahi. C’est peut-être pour cette raison que l’on confia le commandement de Québec à un militaire aguerri par des exploits antérieurs. Pour notre curiosité et notre plaisir, le colonel était botaniste.

Une autorité mondiale sur les graminées
Munro a longuement correspondu avec Gray, entre 1858 et 1878. Ainsi, de mai 1858 à septembre 1859, neuf de ses dix premières lettres sont envoyées de Québec, et l’autre de Montréal. Elles sont difficiles à lire, le colonel écrivait plutôt mal. Mais j’en ai suffisamment déchiffré pour rapporter ce qui suit.

C’est incroyable toute l’activité intellectuelle qui pouvait l’habiter à cette époque. Il devait être au sommet de ses capacités. Il identifie des graminées de partout dans le monde et pour plusieurs botanistes: celles d’Australie pour G. Bentham (1800-1884), de Hong Kong pour B.C. Seemann (1825-1871), de l’Afghanistan pour J.E.T. Aitchison (1836-1898), des Indes pour J.D. Hooker (1817-1911), du Mexique et du Texas pour Torrey et G. Thurber (1821-1890). On le verra à un autre moment, ce Thurber, qui a travaillé à récolter des plantes lors des expéditions établissant la frontière des États-Unis avec le Mexique, est le même qui possédait dans son herbier des récoltes du couple Sheppard de Québec (vers 1825), mais surtout des doubles de Pursh pour Anticosti (1818). Je n’ai pas encore réussi à élucider cette question. Munro et Thurber ont étudié en collaboration les graminées de ces expéditions. Parmi les collections du botaniste explorateur américain Charles Wright (1811-1885), Munro dénombre 98 espèces dont une dizaine de nouvelles pour la science.

Dans une de ses lettres, il envoie à Gray la liste des identifications de graminées qu’il a faites pour Cuba, le Nicaragua et le détroit de Bering. Ainsi, des espèces tropicales d’Eragrostis, d’Olyra, de Panicum, de Paspalum et de Saccharum côtoyent des plantes arctiques qui nous sont plus familères comme Phleum alpinum, Phippsia algida, Colpodium fulvum [= Arctophila], Dupontia fisheri, Deschampsia brevifolia, Elymus mollis [= Leymus], Trisetum, Festuca, Poa et Atropis [= Puccinellia]. Ce sont peut-être ces identifications qui sont à l’origine de la collaboration de Munro à la publication-synthèse de J.D. Hooker sur la répartition des plantes arctiques (6). Lui aussi a de la difficulté avec le genre Poa, surtout les espèces du groupe de nemoralis, que j’essaye présentement de démêler. Il étudie également les graminées du Japon, du Tonkin, du Venezuela et de l’Afrique du Sud.

Son herbier et sa bibliothèque dans la citadelle?

Pour identifier tout ce matériel, il avait avec lui son herbier de plusieurs milliers de spécimens et toute une bibliothèque spécialisée. Il consulte régulièrement les travaux anciens ou contemporains de Nees von Esenbeck, de Trinius, de Thunberg, de Ruprecht, de Rumphius, de Rheede, etc. Asa Gray lui envoie ses tirés à part et Bentham ses derniers livres. Il attend après la réception du Synopsis Plantarum Glumacearum de Steudel (1853-55) pour compléter certaines identifications. Munro trouve que ce que son ami Bentham a fait avec les graminées d’Angleterre n’est pas toujours d’un grand crû! J.D. Hooker le considère comme un botaniste rassembleur (lumper). Pourtant, il a décrit toute une série de taxons nouveaux dans sa monographie sur les bambous (4).

Essayons un instant d’imaginer la situation. Comment un tel herbier et une telle bibliothèque pouvaient-ils loger dans la caserne de la Citadelle de Québec ou dans sa maison privée? Je me demande également si les autres botanistes et naturalistes de Québec à l’époque comme les Provancher, Brunet, Sturton, Ferland et LeMoyne étaient au courant qu’ils côtoyaient un colonel agrostologue. On ne sait pas si Munro a herborisé à Québec ou à Montréal durant son séjour ici. On pourrait vérifier, mais son herbier est à Kew. Il a par contre examiné des récoltes d’ici, car dans son inventaire de la flore du comté d’Argenteuil, l’Anglais D’Urban (7) a remercié Munro pour l’identification des graminées et des cypéracées. Au total, le colonel a identifié 13 et 14 espèces de ces deux familles respectivement.

Il a eu des contacts avec des gens de Québec. Il mentionne qu’un photographe l’a approché pour qu’il se fasse photographier dehors en hiver. Était-ce le célèbre Livernois? Sa femme n’aimait pas tellement les hivers canadiens, lui non plus d’ailleurs. En janvier 1859, il a noté sur son thermomètre des écarts de température de 77°F pour une période de trois jours consécutifs. Lui, sa soeur et sa femme ont par contre apprécié une promenade sur le pont de glace du Saint-Laurent entre Québec et Lévis. Je crois qu’il aimait l’hiver malgré tout, surtout pour les temps libres qui lui permettaient d’identifier ses plantes et d’écrire ses nombreux manuscrits. En général les botanistes d’ici trouvent l’hiver plutôt commode pour cette raison!

Asa Gray le visite
Partout où il est passé il a établi des jardins: un Jardin botanique à Agra, aux Indes (Hortus Agrensis, publié en 1844), et des jardins utilitaires près des casernes, pour divertir ses soldats (3). En plus, il leur donnait des conférences sur des sujets botaniques, comme sur les sortes de végétaux utilisés par l’homme, ou les diverses graminées céréalières cultivées dans les différents pays du monde. Gray lui envoie certains de ses travaux de vulgarisation pour l’aider.

Les Munro et les Gray souhaitent se rencontrer à Québec ou à Montréal. Le colonel avait promis à Gray une excursion autour de Québec qu’il trouvait plus diversifié que Montréal pour la botanique, mais le tourisme était meilleur à Montréal, semble-t-il. Jacques Rousseau (8) a publié des extraits d’une lettre de Gray à Torrey dans laquelle il parle de son voyage à Québec en 1858, avec sa femme, au cours duquel il aurait rencontré Munro: «Is a jolly good fellow», écrit-il à Torrey. Ce voyage n’est pas mentionné dans la correspondance entre Munro et Gray.

Les aléas de la carrière militaire

Les charges du colonel l’ont empêché de réaliser son souhait d’aller visiter Asa Gray à Cambridge. À peine a-t-il fait un petit voyage avec sa femme aux Grands Lacs, du côté de Rochester. Il a dû séjourner à Montréal pendant un certain temps en raison du départ pour l’Angleterre du commandant du régiment, pour cause de maladie. Il a eu alors la charge de toutes les troupes du Canada. Étant loin de Québec et de son herbier, il s’est plaint à Gray qu’il n’a pas pu finir son manuscrit en latin sur les graminées de Hong Kong, ni non plus décrire ce Muhlenbergia nouveau du Venezuela.

Tout ça sort vraiment de l’ordinaire. Et ça se passait ici à la fin des années 1850. En septembre 1859, Munro reçoit l’ordre de s’embarquer sur le navire Himalaya et de se rendre aux Bermudes immédiatement (!). Il semble déçu mais promet à Gray de s’affairer à la botanique du coin et espère que les communications avec Cambridge pourront se faire normalement. L’histoire rapporte qu’il a fait plusieurs récoltes aux Antilles (3). Il n’aura malheureusement pas le temps de compléter un autre travail majeur sur les bambous qu’il destinait à la série des Prodromus éditée par Alphonse et Casimir De Candolle. Fait intéressant: dans l’introduction à sa monographie sur les bambous de 1868 (4), il énumère les herbiers dans lesquels il a consulté des graminées, et il mentionne le Canada. Était-ce l’Herbier de Holmes? Voilà donc la boucle bouclée.

Références
1. Barnston, J. 1859. Catalogue of Canadian Plants in the Holmes’ Herbarium, in the Cabinet of the University of McGill College. Canadian Naturalist and Geologist 4: 100-116.

2. Raymond, M. 1954. Une figure méconnue de la botanique canadienne: A.-F. Holmes. Mémoires du Jardin botanique de Montréal, no. 42.

3. Anonyme. 1880. General Munro, C.B. The Gardeners’ Chronicle 13, New Series, p. 169.

4. Munro, Colonel. 1868. A Monograph of the Bambusaceae, including Descriptions of all the Species. Transactions of the Linnean Society 26: 1-157.

5. Desloges, Y. 1991. Les forts de la pointe Lévy. Environnement Canada, Service des parcs. Ottawa. 73 p.

6. Hooker, J. D. 1862. Outlines of the Distribution of Arctic Plants. Transactions of the Linnean Society 23: 251-348.

7. D’Urban, W. S. M. 1861. Catalogue of plants collected in the counties of Argenteuil and Ottawa, in 1858. Canadian Naturalist and Geologist 6: 120-137.

8. Rousseau, J. 1930. Le voyage d’Asa Gray à Québec en 1858. Naturaliste canadien 57: 202-204.

Jacques Cayouette
Washington, le 25 juin 2000