Frère Marie-Anselme 1894-1954

Marie-Anselme, frère mariste

15 mars 1894 – 8 janvier 1954

par Claude Roy
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À peine amorcée, l’année 1954 voit-elle disparaître un grand botaniste amateur, emporté à la suite d’une maladie longue et douloureuse, mais acceptée avec un courage à toute épreuve.

Le frère Marie-Anselme fut une figure certainement originale, disons le mot juste : énigmatique. Beaucoup de ses confrères ne l’ont pas compris; Anselme le savait et il répondait à un confrère qui lui en faisait la remarque avec son éclat de rire très caractéristique :  « Comment voulez-vous qu’on me comprenne ! Je n’arrive pas à me comprendre moi-même ! » Tous les gens le connaissaient bien, mais ne comprenaient guère quel plaisir le frère pouvait bien avoir à faire de si longues promenades pour quelques poignées de « foin » …

Le 15 mars 1894 naît Petrus Butin à la Chapelle, Loire, près de St-Étienne en France. Il rentre chez les Frères Maristes en 1910; son noviciat terminé il traverse l’Atlantique âgé seulement de 18 ans.  Aussitôt arrivé, il enseignera à St-Pierre de Montréal. Ce sera le début de sa carrière d’enseignant qui le conduira dans de nombreuses localités du Québec (cf. liste en annexe). Il profitera de ses mutations pour explorer la région environnante quoiqu’à certaines saisons il débordera largement. Cependant il concentrera ses recherches surtout dans le sud du Québec.

Une forte myopie ainsi qu’un certain laisser-aller pour la discipline générale nuiront à la bonne marche de ses classes; c’est probablement pourquoi il occupera de nombreux postes successivement. Par contre sa compétence professionnelle et l’intérêt qu’il savait mettre dans ses leçons compensèrent pour beaucoup. Son enseignement était clair, précis et méthodique; ses élèves l’avaient en très grande estime.

Animé d’une grande curiosité intellectuelle, esprit très ouvert à toutes les connaissances humaines, il sacrifia bien des veillées et des jours de congé pour suivre des cours à l’Université de Montréal.

De 1923 à 1946 il obtiendra des diplômes ou des certificats dans les disciplines suivantes : pédagogie, littérature française, philosophie, littérature anglaise, botanique systématique et, pour terminer, le Baccalauréat ès arts.

Il aimait lier conversation avec les passants ou les cultivateurs qui s’étaient vite rendu compte du vaste champ de ses connaissances.

Toutefois c’est la botanique qui l’attira surtout. Après un an d’initiation, il excellait déjà dans la classification des spécimens qu’il découvrait ou qu’on lui apportait. Grand marcheur, il parcourt monts et vaux à la découverte de spécimens qui le passionnent. Lui arrive-t-il même d’oublier l’heure réglementaire du retour à la maison. Il possédait le flair du naturaliste, Marie-Victorin lui reconnaissait une capacité exceptionnelle pour détecter de petites plantes qui échappaient à d’autres botanistes.

Marie-Anselme était un de ceux qui prenaient le temps d’y mettre l’effort voulu pour parvenir à identifier ses récoltes. Il s’employait activement à des études taxonomiques et écologiques de bryophytes.  «Très favorablement connu à l’Institut de Botanique de Montréal et parmi les spécialistes du ministère fédéral ou provincial, il correspondait aussi avec divers savants de l’Est et de l’Ouest canadien et même des États-Unis.  Plusieurs fois, il fut consulté par Ottawa, au sujet de certains échantillons de mousses et de champignons, dans l’étude desquels il était passé maître. Le F. Marie-Victorin ne dédaignait pas de recourir à ses lumières et reconnaissait en lui toutes les qualités de l’érudit ». Le F.  Adrien Saint-Martin conserve actuellement sa correspondance scientifique avec les botanistes.

À l’occasion, le Frère Adrien Saint-Martin et le Frère Adonis (Alcide Chabot) l’accompagnèrent lors de ses randonnées d’herborisation. Marie-Anselme a herborisé surtout dans le sud du Québec. Il herborisa de façon extensive dans les comtés de St-Jean et d’Iberville. Il a profité de ses temps libres pour explorer les Laurentides du nord de Montréal lorsqu’il enseigna au Mont Rolland. Ses herborisations coïncideront pour beaucoup avec ses divers postes d’enseignement.

Suite à un relevé récent de ses invasculaires dans l’Herbier Fabius que QFA possède maintenant, nous remarquons que ses récoltes débutent vers 1930. Et qu’à chaque saison, ses  herborisations débordent la région immédiate de son poste d’enseignement; bien qu’elles soient concentrées sur le sud du Québec et quelque peu vers le centre. De 1929 à 1949 il sera muté dans les localités suivantes dont: de 1929-1932 : Montréal, de 1932-1933 : Chicoutimi, de 1933-1934 : Québec, de 1934-1935 : Iberville, de 1935-1936 : La Tuque, de 1936-1938 : Waterloo, de 1938-1939 : Pont-Rouge, de 1939-1942 : Saint-Félicien et finalement de 1942-1946 au Mont-Rolland.

Davantage attiré par les invasculaires, il a laissé peu de vasculaires dans les herbiers. C’est peut-être à DAO qu’il y en a le plus; il y en a aussi à MT, NY, TRT, CU et QFA. Il conservait peu de vasculaires, il envoyait ses récoltes y compris la plupart des originaux à divers botanistes en retour des vérifications.

Bien qu’il ait été myope, les invasculaires captèrent davantage son intérêt. Sa collection d’invasculaires est considérable; membre du Moss Exchange de la Sullivant Moss Society, il échangera spécimens et idées  avec les spécialistes américains et canadiens. En 1938, E.-A. Moxley, de Toronto,  publiera une liste des mousses de La Tuque à partir de spécimens que les membres avaient reçus de lui. H.N. Moldenke mentionna le Frère Anselme parmi une énumération de collections importantes récemment acquises à N.Y..

En 1950 rongé par la maladie, il remet personnellement son herbier d’invasculaires au frère Fabius Leblanc des Frères du Sacré-Coeur qui l’intègrera à son herbier et le conservera de 1961 à 1976. Depuis 1976,  l’Herbier Louis-Marie (QFA) possède cet herbier après l’avoir acheté de Fabius. Des 25 000 spécimens que comprenait l’Herbier de Fabius, près de 5000 sont des récoltes d’Anselme. On a dénombré 3269 mousses du Québec dont plus du tiers de la collection de Fabius, 171 hépatiques du Québec dont près du 5e de la collection de Fabius, 654 lichens du Québec dont un peu moins de la moitié de la collection de Fabius et on a évalué approximativement à près de 800 les champignons du Québec qui constituaient les 4/5 de l’herbier de Fabius.

Selon Moxley, son herbier, comprendrait quelque 41 espèces dont 26 genres d’hépatiques et plus de 200 espèces et variétés de mousses parmi 73 genres.

Eugène A. Moxley de Toronto, James Kucyniak de Montréal, F. Fabius Leblanc d’Ottawa et Henry S. Conard d’Iowa sont les principaux bryologues qui révisèrent ses muscinées. A.W. Evans du Connecticut, Caroline C. Haynes du New Jersey, Margaret H. Fulford d’Ohio, M.A. Howe de Californie, Moxley et Conard identifièrent ses hépatiques. Paul O. Schallert de Caroline du nord et Evans contribuèrent à l’identification des lichens et enfin Ibra L. Conners et D.B.O. Savile d’Ottawa furent les principaux mycologues qui examinèrent ses champignons.

En 1942, Lepage et Anselme ont rapporté 81 spp. et var. de mousses et 12 spp. d’hépatiques nouvelles pour le Québec dont 5 mousses nouvelles pour le Canada ainsi qu’une hépatique. Également en 1943, ces derniers signalèrent 63 spp., 25 variétés et 3 formes de mousses nouvelles pour le Québec.

La liste des mousses, lichens et hépatiques du Québec (Lepage, 1944) comprend au-delà de 1400 entités différentes; 400 environ sont des additions à la flore du Québec. Anselme contribua pour beaucoup à ces additions.

Grand malade durant plus de 25 ans, atteint de typhoïde en 1926, hospitalisé pendant plusieurs mois sans en recevoir tous les soins que nécessitait son état; des complications survinrent et il en garda une cardialgie douloureuse. Il resta victime de longues insomnies qui affecteront assez fortement son système nerveux. Il sera tenaillé par des maux de tête presqu’incessants. Il enseignera encore quelques 15 ans après le début de sa maladie. Après quoi il abandonnera définitivement l’enseignement en 1946 et reviendra à Saint-Hyacinthe, puis de 1950-1954 à l’infirmerie provinciale il attendra l’heure de la délivrance. Il décéda à Iberville le 8 janvier 1954.

Sa maladie dut modifier passablement son caractère; lui qui avait déjà la répartie facile et pas toujours charitable, il ne devait pas être toujours bien agréable avec ses confrères. Peut-être pour éviter certaines frictions et d’autre part afin d’oublier ses maux et de participer à une œuvre constructive, devait-il prendre la clef des champs à la recherche de plantes rares. Sa grande curiosité intellectuelle compensa même sa myopie au point qu’on eut dit de lui qu’il sentait les plantes faute de les voir.Toute son ardeur dirigée dans ses recherches botaniques lui permit d’atteindre une haute compétence professionnelle, aussi paradoxal que cela puisse paraître pour un bryologue amateur.

Peu de temps avant sa mort, deux éminents botanistes vinrent à son chevet car lui seul pouvait leur révéler le lieu unique où ils étaient susceptibles de trouver le spécimen tellement recherché. Ils y allèrent et trouvèrent l’espèce convoitée…

Herborisations :
Ses herborisations, d’après un relevé de ses spécimens à QFA, ont débuté en 1930 et se seraient poursuivies un peu au-delà de 1950, jusqu’en 1952 malgré sa maladie.

Il a passé de nombreuses vacances au Mont Rolland dans le comté de Terrebonne surtout de 1942 à 1946. Il a également herborisé dans le New Hampshire en 1934.

Il s’intéressa peu aux vasculaires. Il deviendra plutôt un bryologue amateur. Il n’était pas bavard sur ses étiquettes; d’ailleurs des descriptions détaillées des habitats et des précisions sur les localités n’étaient pas monnaie courante à ce moment-là.

Ses notes ont été retranscrites à la machine à écrire; certaines fautes ont été introduites : ses récoltes du Lac Sept-Îles, comté de Portneuf ont été interprétées comme étant du Lac des Sept-Îles,  comté de Saguenay; il en avait été de même pour Conners qui vérifia ses champignons, ses initiales auraient dû se lire I.L. et non G.S..

Ses récoltes n’étaient pas numérotées sur le champ mais l’étaient plutôt juste avant l’expédition de ses spécimens aux spécialistes.

Il conservait peu de spécimens de plantes vasculaires car il les envoyait, incluant souvent ses originaux aux botanistes en retour des vérifications.  Selon les relevés de B. Boivin, la majeure partie de ses récoltes serait à DAO: au-delà de 1000 spécimens, bien qu’il y ait plusieurs récoltes d’avant 1945 à MT.  Il y en a également dans les herbiers suivants : DAOM, MTJB, NY (135). CU, TRT et QFA. Il est fort probable que d’autres herbiers en possèdent aussi via ses échanges.

On relève dans le carnet de récoltes du Fr. Allyre, des spécimens du Fr. Anselme, de même que des dons de spécimens à DAO de 1930 à 1950. Dans le régistre des dons à DAO on relève 228 spécimens pour les années 1940-1941. Il faisait plusieurs envois par année, Boivin aurait évalué ceux-ci à un ou deux milliers de spécimens et peut-être plus. Boivin a également reçu des spécimens pour des identifications ou des vérifications de 1948 à 1952.

Les mousses constituèrent son tout premier champ d’intérêt scientifique. Ayant fait partie du Moss Exchange de la Sullivant Moss Society on devrait s’attendre à ce que ses spécimens aient été largement distribués. D’autres recherches en ce sens seraient souhaitables.

Le frère Adrien Saint-Martin conserve la correspondance scientifique faite avec les botanistes étrangers.

De plus Marie-Anselme a constitué une collection d’éponges d’eau douce que le frère Adrien Saint-Martin conserve au Collège Marie-Victorin à Montréal.

Annexe
Liste des saisons d’herborisation

(*) Postes d’enseignement
1912-1913* Montréal
1913-1914* Laval
1914-1916* St-Romuald
1916-1917* La Tuque
1917-1918* Roberval
1918-1921* Chicoutimi
1921-1924* Montréal
1929-1932* Montréal
1930 Waterloo
1931 Longueuil, Mont-Royal, Sillery
1932-1933* Chicoutimi
1932 Chicoutimi, Mont-Royal, Waterloo
1933 Beauceville, Chicoutimi, Québec et Rosemont
1933-1934* Québec
1934 Iberville, Île Sainte-Thérèse, Lévis, Québec et (Manchester, N.H.)
1934-1935* Iberville
1935 Chambly, Iberville, Île aux Noix, Île Sainte-Thérèse, Lac Wayagamack, La Tuque, Mont Johnson et Saint-Grégoire, Sainte-Brigitte, Saint-Jean, Québec
1935-1936* La Tuque
1936 La Bowker, Lac Wayagamack, La Tuque, Mont Orford, Waterloo
1936-1938* Waterloo
1937 Beauceville, Freligsburg, Lac Bowker, Lac Sept-Îles, Mont Shefford, Mont Orford, Shefford, Sainte-Lucie, Stuckely-Sud, Saint-Vincent de Paul, Waterloo
1938-1939* Pont-Rouge
1938 Granby, Knowlton, La Bowker, Lac Brome, Lac Sept-îles, Longueuil, Mont Orford, Mont Shefford, Pont-Rouge, Québec, Shefford, Sillery, Sainte-Anne-de-Kamouraska, Saint-Félicien, Saint-Vincent-de-Paul, Waterloo
1939-1942* Saint-Félicien
1939 Beauceville, Caldway, La Doré, La Parmentière, Pont-Rouge, Saint-Camille-de-Bellechasse, Sainte-Anne-de-la-Pocatière, Saint-Félicien, Saint-Jean-Port-Joli, Saint-Liboire
1940 Beauceville, Charlesbourg, Saint-Félicien
1941 La Malbaie, Longueuil, Saint-Félicien
1942-1946* Mont Rolland
1942 Mont Rolland
1943 Beauceville, Lac Millet, Mont Rolland, Sainte-Adèle, Sainte-Lucie, Sainte-Marguerite
1944 Beauceville, Mont Rolland, Sainte-Adèle, Sainte-Apolline, Saint-Hyacinthe, Saint-Hyppolyte, Val Morin
1945 Mont Rolland, Sainte-Adèle, Sainte-Marguerite, Saint-Vincent-de-Paul
1946 Granby, Mont Rolland, Saint-Hyacinthe
1947 Bedford, Granby, Mystic, Philipsburg, Shawbridge, Stanbridge-Station
1948 Bedford, Beloeil, Dunham, Freligsburg, Mont Shefford, Saint-Dominique, Saint-Hyacinthe, Sainte-Anne-de-la-Pocatière
1949 Bedford, Dunham, Granby, Mont Beloeil, Shawbridge, Stanbridge-Station, Saint-Dominique, Sainte-Anne-de-la-Pocatière, Sainte-Hélène, Sainte-Madeleine, Sainte-Rosalie, Saint-Germain, Saint-Hyacinthe, Saint-Liboire
1950 Iberville, Saint-Dominique, Sainte-Rosalie, Saint-Hyacinthe
1951 Iberville
1952 Iberville, «Bord de la Rivière des Prairies»

Bibliographie:

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Moxley, Eugène A., 1938.  Mosses from La Tuque, Québec, The Bryologist 41 : 132-137.

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10 novembre 2008