François-Hyppolyte Dupret 1852-1932

François-Hippolyte Dupret,

prêtre de Saint-Sulpice, bryologue et apiculteur

Monsieur, avez-vous cette mousse ?1
Dès le début du XXe siècle, quelques botanistes s’intéressent aux mousses et aux hépatiques. Ce fut le cas du frère Marie-Victorin, F.E.C. (1885-1944), mais aussi, plus particulièrement, du sulpicien l’abbé François-Hippolyte Dupret, P.S.S.

Ah! Je te connais, toi, ma petite amie !
Né le 14 février 1852 à Athen-les-Paludes (Vaucluse, France), l’abbé Dupret arrive au Québec en 1878. Polyglotte, il enseignait l’Écriture Sainte au Grand Séminaire de Dijon avant de continuer au Grand Séminaire, au Séminaire de Philosophie et au Collège de Montréal. C’est là qu’il rencontre l’abbé Jean Moyen (1828-1899), sulpicien et professeur de sciences et d’histoire naturelle au Collège de Montréal qui vécut au Québec dans les décennies 1860 et 1870. En 1871, il publie un Cours élémentaire de botanique et flore du Canada, un manuel populaire dans les collèges classiques canadiens-français destiné aux botanistes amateurs, aux étudiants et aux médecins. Avec un guide comme l’abbé Moyen, l’abbé Dupret commence à explorer la flore de quelques montérégiennes : le Mont-Royal, le Mont Saint-Hilaire et Oka. Parfois accompagné par des élèves, il s’émerveille devant celles qu’il apprend à connaître : Ah! Je te connais, toi, ma petite amie !

par Mélanie Desmeules et Jacques Cayouette
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Avez-vous encore des Mousses ?2
Le biographe de l’abbé Dupret, l’abbé Aldéric Beaulac, mentionne qu’on ne sait pas pourquoi il choisit de se spécialiser en bryologie. Mais, comme il l’écrit : « Il ira désormais à la recherche de Mousses et il consacrera tous ses loisirs à cette science. Il voit dans ces plantes le symbole de la vie humble et cachée que mènent dans les séminaires les Fils de Monsieur Olier. »3 Ce que l’on sait, c’est qu’en 1904, il dispose déjà d’un impressionnant réseau de correspondance et d’échanges au Canada, aux États-Unis et en Europe. À ses débuts, il collabore avec Ferdinand Renault (né en 1837), un important bryologue français qui meurt cependant en 1910. L’abbé Dupret établit ensuite des liens avec, entre autres, I. Thériot, bryologue français (1859-1947), A. J. Grout, bryologue américain (1867-1947), Hugh Neville Dixon (1861-1944) et Jean Jules Amann (1859-1939), bryologues au British Museum et V. F. Brotherus, bryologue allemand (1849-1929). Il collabore également avec John Macoun – qui voit en lui un bryologue de talent – à enrichir les collections du musée d’histoire naturelle d’Ottawa.

Quand il n’est pas sur le terrain au Mont-Royal, à Rigaud, au mont Bleu, au lac Gémont ou à Oka, en compagnie de jeunes ou de son chien, il apporte son aide à des chercheurs en bryologie en leur procurant des spécimens, de la documentation et des conseils pour l’identification. En hiver, il passe en revue ses nombreuses récoltes et ses notes, et envoie des spécimens à des amis. Il identifie également les mousses et les hépatiques de Marie-Victorin avec qui il entre fréquemment en contact entre 1909 et 1928. Lors de ses convalescences à l’Hôtel-Dieu, il lui demande même des mousses à identifier avec un microscope.

Le Grand et le Petit Herbier
Au fil des ans, l’abbé Dupret se constitue un herbier divisé en deux parties : le Grand Herbier, constitué de spécimens acquis par des échanges en Amérique du Nord et en Europe, et le Petit Herbier, formé de 8000 spécimens du Québec. Au total, cet herbier renferme environ 16000 spécimens, dont trois séries offertes par les bryologues américains Grout et Holzinger et 2500 hépatiques.
À la fin de sa vie, malade, l’abbé Dupret se préoccupe du sort réservé à ses collections. Comme le Grand Séminaire ne dispose pas de local à l’abri du feu, il lègue son Petit Herbier aux Dames de la Congrégation qui s’occupent de l’École Normale et de l’Institut Pédagogique. Il espérait qu’un confrère continue son travail bryologique, mais ses trois « disciples » A. Beaulac, J.O. Lesieur et C. Macduff ont dû mettre de côté leur passion pour assumer leurs responsabilités paroissiales. Son herbier connut cependant un sort heureux puisqu’en 1954, l’Institut botanique de l’Université de Montréal en fait l’acquisition. Il viendra enrichir la section bryologique de l’Herbier Marie-Victorin.

Vous avez fait le croquis ? Vous l’avez étudié ?
En plus de ses spécimens, de ses notes de terrain et de son microscope, l’abbé Dupret dispose d’une méthode qui permet, selon lui, de progresser rapidement en bryologie : le croquis. Pour identifier et apprendre à reconnaître les plantes difficiles, il effectue des centaines de croquis accompagnés d’observations diverses. Ces croquis étaient joints aux spécimens d’herbier; ils constituent toujours une donnée importante pour ceux qui étudient ces spécimens. En 1930, deux confrères de l’externat classique lui confient leur désir de s’adonner à la bryologie. En janvier de l’année suivante, alors qu’il est au repos complet à l’Hôtel-Dieu, il exhorte ses deux confrères à appliquer sa méthode, car pour lui, faire le croquis équivaut à étudier la plante.

Cette méthode lui a été favorable, car l’abbé Dupret a à son crédit quelques découvertes comme Grimmia apocarpa (L.) Hedw. var. canadensis Dupret, Epipterygium torezi (Grev.) Lindb., var. dupreti Thér., E. torezi var. americanum Thér., Bryum camptoneurum Card. & Thér. et une forme de Drepanocladus aduncus (Hedw.) Warnst. var. paternus Sanio f. fallax Dupret. Grimmia dupreti Thér. est nommé en son honneur. Son manuscrit sur les mousses de la région de Montréal, sur lequel il travailla jusqu’en 1930, reste inédit à sa mort, survenue le 21 novembre 1932. A. Beaulac le finalise au cours des deux années suivantes; il fut publié en 1934 par le Laboratoire de botanique de l’Université de Montréal.

Frère Victorin, dites-moi son nom!
« Ces têtes bleues sont couvertes d’abeilles »4 . Voici une autre facette de la carrière de l’abbé Dupret naturaliste. Le trait d’ignorance, relevé dans cette citation, n’entache toutefois pas la qualité de ses connaissances en botanique. Non seulement connaissait-il très bien les plantes vasculaires, mais il savait leurs usages, en particulier leur potentiel mellifère. Ses talents d’apiculteur averti lui ont ouvert les pages de la revue L’Abeille, l’organe des apiculteurs du Québec au début des années 1920. On y retrouve au moins trois publications de l’abbé Dupret datées de 1923. L’une traite de l’essaimage artificiel et présente sept étapes cruciales du phénomène tandis qu’une autre s’attarde aux deux époques importantes de l’essaimage; les observations et conseils techniques tiennent en 14 points.

L’autre chronique d’apiculture, publiée en 1923, est datée du 9 novembre 1922 et signée de l’Hôtel-Dieu. Elle a dû être élaborée durant la longue convalescence du naturaliste évoquée plus haut pour cette période. Ce texte porte sur « Notre flore mellifère » et s’est étalé sur cinq parutions consécutives de L’Abeille. À cette époque, l’édition se permettait parfois quelques libertés assez curieuses. Dans le cas de cette chronique présentée par tranches, les coupures n’étaient pas toujours heureuses. Ainsi, à la fin de la rubrique du numéro 3, la dernière phrase n’a pas été publiée au complet si bien qu’on en retrouve la fin en amorce de la rubrique au numéro 4, le mois suivant. Tout un suspense pour le lecteur n’est-ce pas!

Au début de « Notre flore mellifère », l’abbé Dupret indique la raison de son initiative: « Un ami m’a prié de lui envoyer quelques notes sur la flore mellifère des environs de Montréal »5 . Cette flore mellifère présente les principales espèces non cultivées suivant la chronologie de leur floraison. L’auteur indique l’époque des miellées importantes et s’attarde sur certaines plantes qu’il connaît davantage en rapport avec leurs usages variés comme médicinaux, pharmaceutiques ou culinaires. La première en lice est le tussilage dont il note entre autre le comportement envahissant. La première miellée importante du printemps débute avec le pissenlit que Dupret tente de réhabiliter: « Tout est excellent dans cette plante, racine médicinale purificatrice du sang, fleurs dont nos ménagères font un excellent vin, feuilles succulentes en salade … les abeilles se roulent au milieu de l’or » 6 . La deuxième miellée du printemps vient des arbres et arbustes fruitiers, pruniers, cerisiers, poiriers, pommiers, puis des aubépines.

Avec ces derniers arbustes épineux débuterait la grande miellée, soit autour du 15 mai, et elle se prolongerait jusqu’à la mi-juillet ou un peu plus tard. Selon l’abbé Dupret, les abeilles, trop occupées à détecter le nectar, négligent la cueillette du pollen et oublient le pillage. Parmi les espèces vedettes figurent les bardanes, le vinaigrier, le tilleul, le sarrasin, la vipérine et particulièrement les mélilots. Le mélilot blanc serait supérieur au jaune. En parlant des bardanes, l’abbé Dupret lève le voile sur son sens de l’humour et son côté espiègle: « Rappelez-vous le malin plaisir que nous prenions, jeunes garçons, à en faire de petites boules que nous envoyions dans les cheveux des petites filles»7 .
Habituellement ses conseils sont judicieux. Il indique qu’il n’est pas avantageux de semer ou de cultiver une espèce uniquement pour son potentiel mellifère mais qu’on doit préférer des espèces aux multiples usages comme pour le fourrage ou les grains; il suggère alors le trèfle alsike, le sarrasin ou le tournesol. Par contre on trouve curieuse ou même dangereuse aujourd’hui sa suggestion de multiplier des envahissantes notoires comme les mélilots, la vipérine ou même le lierre terrestre.

Pour les rares plantes dont le nom lui échappe il lance un appel au maître: « Frère Victorin, dites-moi son nom! Ces têtes bleues sont couvertes d’abeilles »8 . Comme l’abbé Dupret fait allusion à un « chardon ornemental », on présume qu’il s’agit de l’espèce de cardère naturalisée au Québec, le Dipsacus sylvestris.

Ses exemples de quelques espèces plus rares indiquent l’étendue de ses connaissances. Selon lui, on devrait faire grimper près de chez soi la « figue sauvage » qu’il identifie au Sicyos angulatus, une espèce mellifère notoire. Ici, par contre, l’abbé Dupret met en garde contre le pouvoir envahissant de cette Cucurbitacée. Il vante également les vertus de la monarde fistuleuse des boisés d’Oka. Il termine en appréciant certaines espèces de la miellée d’automne. Selon lui, les verges d’or l’emporteraient haut la main sur les asters. En conclusion, il constate à l’évidence qu’« un apiculteur averti devient infailliblement amateur botaniste » .

Les auteurs remercient Yolande Dalpé d’Agriculture et agroalimentaire Canada pour la numérisation des illustrations.

Bibliographie
– Beaulac, Aldéric, P.S.S. « Un vieux savant. Monsieur Dupret, P.S.S., bryologue ». Le Devoir, 1er décembre 1932.
– —–. « Notice nécrologique de M. Dupret », dans Études sur les mousses de la région de Montréal. Montréal, Contribution au Laboratoire de botanique de l’Université de Montréal, no 25, 1934 : 2-6.
– Bourdage, Fr. « À l’Institut Botanique : L’Herbier Marie-Victorin s’enrichit des collections du bryologue Dupret ». La Patrie, dimanche 19 septembre-26 septembre 1954.
– Dupret, François-Hippolyte, P.S.S. Études sur les mousses de la région de Montréal. Montréal, Contribution au Laboratoire de botanique de l’Université de Montréal, no 25, 1934 (posthume).
– —–. Articles dans The Bryologist, volumes 24 (1921), 28 (1925), 30-32 (1927-1929).
– —–. « L’essaimage artificiel ». L’Abeille, revue apicole, volume 5, no 6. 1923: 66-68.
– —–. « Époque de l’essaimage; essaims primaires, essaims secondaires ». L’Abeille, revue apicole, volume 5, no 7. 1923: 82-83.
– « Notre flore mellifère ». L’Abeille, revue apicole, volume 5, no 2. 1923: 23-24; no 3: 35-36; no 4: 47; no 5: 59; no 6: 70.
– Kucyniak, James. A Preliminary Survey of Bryological Research in Quebec. Montréal, Contributions de l’Institut Botanique de l’Université de Montréal, No 61, 1946.
– Renault, Ferdinand. « Extraits d’une correspondance entre M. F. Renault (décédé le 6 janvier 1910) et M. H. Dupret, du Séminaire de Montréal (Canada) au sujet des Harpidia ». Revue bryologique, vol. 39 (1912) : 58-61.


1 Les trois citations viennent de la notice nécrologique de A. Beaulac; voir note 3.
2Lettre de Dupret à Marie-Victorin, 21 avril 1925. Division des archives de l’Université de Montréal, Fonds Institut botanique, E118/A1,511, François-Hippolyte Dupret, P.S.S.
3 Aldéric Beaulac, « Notice nécrologique de M. Dupret », dans Études sur les mousses de la région de Montréal. Montréal, Contribution au Laboratoire de botanique de l’Université de Montréal, no 25, 1934, page 3.
4 « Notre flore mellifère », L’Abeille 5 (6), page 70.
5 Idem, 5 (2), page 23.
6 Idem, page 24.
7 Idem, 5 (3), page 35.
8 Idem, 5 (6), page 70.
9 Ibid.