Ernest Lepage 1905-1981

L’abbé Ernest Lepage,

bryologue, lichénologue et botaniste

Les débuts d’un bryologue
L’abbé Ernest Lepage est né le 1er juin 1905 à Rimouski. Il fait ses études classiques au Petit Séminaire de Rimouski, de 1918 à 1926, et ses études théologiques au Grand Séminaire de la même ville, de 1926 à 1929. Son intérêt pour la botanique remonte à son cours classique. « L’un de ses professeurs, A.A. De Champlain, l’incite à l’observation des plantes dès 1925; ils deviendront de fréquents compagnons d’herborisation, (…). »i En 1929, et cela pendant quatre ans, l’abbé Lepage est vicaire à Saint-Moïse (Matapédia). De 1933 à 1936, Lepage étudie à l’École supérieure d’agriculture de Sainte-Anne-de-la-Pocatière et obtient un baccalauréat es sciences agricoles. Ce sera Elzéar Campagna (1898-1987), professeur de botanique dans cette même institution, qui l’introduit à l’étude des Cryptogamesii. Par la suite, Lepage enseigne à l’École moyenne d’agriculture de Rimouski jusqu’en 1961, tout en occupant parfois le poste de préfet des études. Il entreprend une maîtrise à temps partiel à l’Université Laval, de 1938 à 1943. Sa thèse, une liste annotée de la flore bryologique et lichénologique de la province de Québec, paraît dans Le Naturaliste canadien de 1943 à 1949, suivi d’un supplément au catalogue des hépatiques du Québec, en 1960.
Quelques originaux un peu barbus…

par Mélanie Desmeules
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Dans son premier article consacré aux mousses et aux lichens, publié en 1935, l’abbé Lepage écrit que peu de naturalistes observent ces petites plantes que sont les mousses et les lichens.
Vous est-il arrivé, par un beau jour de la mi-mai, de parcourir la forêt et d’en suivre les sentiers, (…) ? Votre attention a, sans doute, été attirée, soit par les beaux conifères (…), soit par les érables développant leurs fleurs, ou les saules et les peupliers exhibant leurs chatons soyeux pour chanter leurs amours. Vous n’avez certes pas perdu votre temps.
Bien peu, cependant, n’ont jeté qu’un coup d’œil superficiel sur ces petites plantes, appelées mousses et lichens, qui tapissent le sol et mettent une sourdine à vos pas. Elles sont alors dans toute leur splendeur, et, chez celui qui veut bien se pencher jusqu’à elles pour en scruter les beautés et les merveilles, elles ne manquent pas d’éveiller les plus douces émotions. iii

Dans la préface de sa thèse de maîtrise, Lepage constate encore que même dans les milieux scientifiques, « l’étude de la Bryologie a été considérée, depuis toujours, comme l’apanage de quelques originaux un peu barbus qui ont du temps à perdre autour des marécages et sur les rochers mousseux. »iv Comme conséquence de ce préjugé, « le nombre de ceux qui se sont intéressés à cette section de la Botanique est fort restreint. Peu de collectionneurs. De vrais savants, encore moins. » v

L’abbé Lepage sera l’un de ces originaux. Dans ses premières herborisations, il se concentre surtout sur les bryophytes et les lichens. De 1931 à 1942, il explore le sud-est du Québec, de Montmagny à Québec, la région de Rimouski et la Gaspésie. Il publie ses découvertes, des listes et des additions de lichens, de mousses et d’hépatiques, dans La Bonne Terre, journal de l’École supérieure d’agriculture de Sainte-Anne de la Pocatière, les Programmes et les Annales de l’ACFAS, Le Naturaliste canadien et The Bryologist. Lors de la préparation de sa thèse, Lepage écrit au frère Marie-Victorin pour lui demander les coordonnées du « frère Arsène » (sic) et quelques renseignements sur des publications bryologiquesvi . Marie-Victorin lui répond qu’il s’agit du « Frère Anselme-Marie qui a collectionné des mousses et des hépatiques dans la région de La Tuque. »vii Ce frère mariste, professeur à Mont-Rolland, avait auparavant herborisé dans la région de La Tuque viii. Le frère Marie-Anselme (1894-1954), f.m., a été d’une précieuse aide pour Lepage lors de leurs herborisations, car il est coauteur de ses additions dans les Annales de l’ACFAS.

Ernest Lepage, botaniste
Après le dépôt de sa thèse, en 1943, l’intérêt de Lepage pour les mousses, les hépatiques et les lichens semble diminuer pour occuper une place secondaire dans ses explorations botaniquesix .Il continuera néanmoins à pratiquer à la bryologie, mais épisodiquement. Comme le mentionne Boivin, « jusqu’en 1940 son herbier se composera surtout de Mousses et de Lichens et il s’enrichissait de 200 à 300 spécimens par année ».x Par la suite, ce sont surtout les plantes vasculaires qui s’y retrouvent, avec environ 1000 additions par annéexi .
En 1943, le père Louis-Marie (1896-1978) lui présente un ancien élève de l’Institut agricole d’Oka, le père Arthème Dutilly (1896-1973), o.m.i. C’est le début d’une longue collaboration qui se traduira par de nombreuses expéditions botaniques à la baie James, la baie d’Hudson et la baie d’Ungava, de 1944 à 1964. Ils descendent de nombreuses rivières qui se jettent dans ces baies du Nouveau-Québec et explorent aussi le Labrador et la région de Schefferville, pour un total de 7500 kilomètres en canot. À partir du milieu des années 1960, Lepage fait surtout ses herborisations dans la région de Rimouski. Il cesse ses herborisations en 1971 et prend sa retraite en 1975.
À la fin de sa vie, Lepage reçoit quelques honneurs, comme la médaille de la Fondation Marie-Victorin, en 1974, et un doctorat honoris causa de l’Université du Québec à Rimouski, en 1977. Il décède le 4 janvier 1981. Son héritage scientifique se traduit par 150 taxons nouveaux et des inventaires floristiques qui « permettent de jeter les bases d’une phytogéographie du Nouveau-Québec. »xiii Son herbier vasculaire, contenant de 20 à 25000 plantes, est maintenant en possession de l’Université Laval. En 1964, le frère Fabius LeBlanc (1918-2000), s.c., bryologue au Département de Biologie de l’Université d’Ottawa, demande à l’abbé Lepage de lui céder son herbier de 5000 mousses et d’hépatiques. En juin 1967, Lepage le lui confie, puis, en 1976, l’herbier LeBlanc est acquis par l’Université Lavalxiii .

La bryologie dans les années 1940
Il est étonnant qu’au cours des années 1940, un botaniste amateur habitant en région, bachelier en sciences agricoles de l’Université Laval, décide de consacrer sa thèse à cette branche de la botanique alors que personne dans la province n’est véritablement en mesure de l’aider. L’abbé François-Hippolyte Dupret, P.S.S., bryologue de renom, était décédé en 1932 et le frère Marie-Victorin consacrait quant à lui ses énergies aux plantes vasculaires. Lepage mentionne dans la préface de sa thèse qu’il n’a « pas la prétention d’offrir un travail complet sur la flore bryologique du Québec, (…) »xiv . Son but est plutôt de créer « une base sur laquelle on pourra s’appuyer pour faire faire de nouveaux pas à ce bébé qui fait ses premiers pas. »xv Il a recours à des spécialistes aux États-Unis, comme Lellen Sterling Chenay (1858-1938), botaniste au State University of Wisconsin, et Alexander William Evans (1868-1959), bryologue à l’Université Yale, New Haven, Connecticut. Il ne manque également pas de nommer tous les Canadiens français qui l’ont aidé par des récoltes ou dans l’identification, comme le frère Marie-Anselme, les abbés Aldéric Beaulac et Conrad MacDuff, P.S.S., le révérend O. Lesieur, sulpicien, le révérend Gaspard Ducharme, c.s.v., Eugène A. Moxley, « qui a profité de l’expérience de l’abbé Dupret et qui nous aide maintenant à son tour »xvi et Raymond Vinette, un jeune bryologue de Montréal, de même que ceux qui l’ont accompagné dans ses excursions botaniques, comme Lucien Dubé, du Laboratoire de Botanique de La Pocatière, et Elzéar Campagna. Sans ce réseau nord-américain et canadien-français, il eût été bien improbable que Lepage se soit lancé dans l’étude des bryophytes.

Envoi
« Permettez-moi, en terminant cette esquisse de la vie de cette petite flore, de faire cette proposition à ceux qui aimeraient scruter les merveilles des mousses et des lichens. Par une belle matinée du mois de mai, (…), escaladez la montagne et pénétrez dans ce véritable sanctuaire des mousses et des lichens; vous en reviendrez sûrement en enfourchant Pégase… » xvii

Remerciements
L’auteure remercie M. Jacques Cayouette pour sa participation à la documentation et la révision du texte.

Bibliographie
– Boivin, Bernard. « Ernest Lepage (1905-1981) ». Bulletin de la Société botanique du Québec, no 2 (1982) : 5-14; Le Naturaliste canadien, vol. 126, no 2 (été 2002) : 7-12.
– Cayouette, Jacques et Marcel Blondeau. « Bibliographie d’Ernest Lepage ». Bulletin de la Société botanique du Québec, numéro 4 (1982), 19 p.
– Dionne, Yves-M. Ernest Lepage, prêtre, et ses explorations botaniques. Rimouski, Cahiers de l’Université du Québec à Rimouski, 1977. 42 p.
– Division des archives de l’Université de Montréal, Fonds de l’Institut botanique (frère Marie-Victorin), E118/A1, 952.
– Kucyniak, James. A Preliminary Survey of Bryological Research in Quebec. Montréal, Contributions de l’Institut Botanique de l’Université de Montréal, No 61, 1946, p. 127-140.
– Lepage, Ernest, abbé. « Au contact des mousses et des lichens ». La Bonne Terre, vol. 15, no 6 (mars 1935) : 5-7.
– —–. « Flore bryologique de Sainte-Anne de la Pocatière ». La Bonne Terre, vol. XX, tome 1, no 1 (janvier 1939) : 35-42.
– —–. « Les hépatiques de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, P.Q. ». La Bonne Terre, vol. XX, tome 1, nos 4-6 (avril-juin 1939) : 129-130; Le Naturaliste canadien, vol. LXVIII, no 1 (janvier 1941) : 29-30.
– Lepage, Ernest, abbé, et frère Marie-Anselme. « Additions importantes à la flore bryologique du Québec et du Canada ». Annales de l’ACFAS, vol. 8 (1942) : 90.
– —–. « Nouvelles additions à la flore bryologique du Québec ». Annales de l’ACFAS, vol. 9 (1943) : 114.
– Lepage, Ernest. Études des lichens, des mousses et des hépatiques du Québec et leur rôle dans la formation du sol arable, dans la région du bas de Québec, de Lévis à Gaspé. Québec, thèse, Faculté d’agriculture de l’Université Laval, 1943. 400 f.
– —–. « En marge d’une liste de lichens, de mousses et d’hépatiques du Québec ». Annales de l’ACFAS, vol. 10 (1944) : 89-90.
– —–. « Lichens et hépatiques nouveaux pour le Québec ». Annales de l’ACFAS, vol. 11 (1945) : 91.
– —–. « The lichen and bryophyte flora from James Bay up to Lake Mistassini ». The Bryologist, vol. 48, no 4 (December 1945) : 171-186.
– —–. « Les lichens, les mousses et les hépatiques du Québec ». Le Naturaliste canadien, vol. LXXI, nos 11-12 (novembre-décembre 1944) : 288-298; LXXII, nos 3-4 (mars-avril 1945) : 107-116; LXXII, nos 5-6 (mai-juin 1945) : 148-156; LXXIII, nos 1-2 (janvier-février 1946) : 33-56; LXXIII, nos 3-5 (mars-mai 1946) : 101-134; LXXIII, nos 6-8 (juin-août 1946) : 207-232; LXXIII, nos 11-12 (novembre-décembre 1946) : 395-411.
– —–. « Nouvelles additions à la flore lichénologique et bryologique de l’Amérique du Nord, du Canada et de Québec ». Annales de l’ACFAS, vol. 12 (juin 1946) : 76.
– —–. « Nouvelles additions à la flore bryologique du Québec ». Annales de l’ACFAS, vol. 13 (juillet 1947) : 86.
– —–. « Une mousse rare en Amérique du Nord : Didymodon rufus Lor. ». Programme du seizième congrès de l’ACFAS, octobre 1948 : 23; Annales de l’ACFAS, vol. 15 (octobre 1949) : 97-98.
– —–. « Quelques mousses nouvelles pour Québec ». Programme du vingtième congrès de l’ACFAS, octobre 1952 : 19; Annales de l’ACFAS, vol. 19 (août 1953) : 43 (Titre différent : « … pour le Québec »).
– —–. « Ricciocarpus natans in Alaska ». The Bryologist, vol. 55, no 4 (December 1952) : 286.
– —–. « Material for a Better Knowledge of the Hepatic Flora of Northern Quebec ». The Bryologist, vol. 56, no 2 (June 1953) : 101-115.
– —–. « Premier supplément au catalogue des hépatiques du Québec ». Le Naturaliste canadien, vol. LXXXVII, nos 8-9 (août-septembre 1960) : 181-203.
– Morisset, Pierre. « Notice nécrologique. Ernest Lepage (1905-1981) ». Le Naturaliste canadien, vol. 108 (1981) : 117.
– Moxley, Eugène A. « Mosses from La Tuque, Quebec ». The Bryologist, vol. XLI, No. 6 (December, 1938) : 132-137.
– Payette, Serge. « Hommage à Ernest Lepage. Botaniste et explorateur du Nouveau-Québec ». Cahiers de Géographie de Québec, vol. 20, no 50 (septembre 1976) : 179-182.
– Stafleu, Frans A. et Erik A. Mennega. « Cheney, Lellen Sterling », Taxonomic literature. A selective guide to botanical publications and collections with dates, commentaries and types. Supplement IV : Ce-Cz. Königstein, Koeltz Scientific Books, 1997 : 80-81.
– —–. « Evans, Alexander William », Taxonomic literature. A selective guide to botanical publications and collections with dates, commentaries and types. Supplement VI : Do-E. Königstein, Koeltz Scientific Books, 1997 : 422-434.


iBernard Boivin, « Ernest Lepage (1905-1981) », Bulletin de la Société botanique de Québec, no 2 (1982), p. 5.
iiIbid.
iiiErnest Lepage, abbé, « Au contact des mousses et des lichens », La Bonne Terre, vol. 15, no 6 (mars 1935), p. 5.
ivErnest Lepage, Études des lichens, des mousses et des hépatiques du Québec et leur rôle dans la formation du sol arable, dans la région du bas de Québec, de Lévis à Gaspé, Québec, thèse, Faculté d’agriculture de l’Université Laval, 1943, p. I.
vIbid.
viLettre d’Ernest Lepage à Marie-Victorin, 28 décembre 1940. Division des archives de l’Université de Montréal, Fonds Institut Botanique (Frère Marie-Victorin), E118/A1,952.
viiLettre de Marie-Victorin à Lepage, 8 janvier 1941. Division des archives de l’Université de Montréal, Fonds Institut Botanique (Frère Marie-Victorin), E118/A1,952.
viiiE.A. Moxley, « Mosses from La Tuque, Quebec », The Bryologist, vol. XLI, No. 6 (December, 1938), p. 132-137.
ixEn 1960, il publie néanmoins un « Premier supplément au catalogue des hépatiques du Québec » dans Le Naturaliste canadien. Ce texte ne sera suivi d’aucun autre supplément.
xBoivin, op. cit., p. 6. En 1946, l’herbier Lepage contient 1300 bryophytes, 600 lichens et 4600 plantes vasculaires.
xiIbid.
xiiSerge Payette, « Hommage à Ernest Lepage. Botaniste et explorateur du Nouveau-Québec », Cahiers de Géographie de Québec, vol. 20, no 50 (septembre 1976), p. 181.
xiiiBoivin, op. cit., p. 9 et 10.
xivLepage, op. cit., p. II.
xvIbid., p. II-III.
xviIbid., p. VI.
xviiLepage, , op. cit. (« Au contact des mousses et des lichens »), p. 7. Pégase